vendredi 3 juillet 2015

La comédie des remparts



Une rafale de spectacles a eu lieu pour terminer l'année de travail de la Comédie des Remparts. Le
Photos fournies par la CDR
coup d'envoi (si l'on met de côté l'atelier cabaret qui s'était déjà produit trois fois avec la Goulue, dont nous reparlerons) a été donné par "la Paulée", pièce originale écrite à quatre mains par Gérald Charlin et Eric Cesareo. Alors qu'une famille bourguignonne s'apprête à céder son domaine viticole à des chinois, se tient la Paulée, dernier repas partagé avec les vendangeurs à la fin de la récolte. J'ai personnellement assisté à une partie de la répétition générale. Diverses péripéties ont rendu ce moment chaotique. C'est sans compter sur l'énergie du groupe des adolescents, qui est parvenu à se souder et offrir, le soir venu, une représentation de qualité. Du peu que j'en ai vu, les acteurs vendangeurs passant dans les rangs de spectateurs, l'immense table dressée sur scène pour la circonstance, une esthétique ciselée et des lumières léchées, la Paulée ouvrait dignement la saison.

Dernier Tango, quelques jours plus tard, entre dans la danse. Comme s'il fallait toujours enfanter dans la douleur, les contrariétés se succèdent. La Chapelle de l'Oratoire, écrin rêvé pour jouer la tragédie des Atrides présente une acoustique particulière qui ruine le travail d'acteur. La répétition générale du jeudi est un fiasco. Mines déconfites, épaules basses, acteurs erratiques, metteur en scène hagard, techniciens affairés et impuissants... Sentiment partagé d'abattement et indécision absolue sur le devenir des deux représentations prévues. Vendredi, le choix est fait de rester à la Chapelle. Gérald tient à sa mise en scène dans ce cadre somptueux. Il consent aux aménagements indispensables pour réduire l'écho et les petites fourmis de l'association (Christophe, Valentin, Eric...) structurent et couvrent les panneaux qui réduisent l'espace et retiennent le son. Vendredi soir, les acteurs se retrouvent sans filet devant le public, que dis-je, au milieu du public, pour présenter leur travail.
Après une première partie fastidieuse, l'atmosphère se détend. Quelques spectateurs transmettent leurs impressions qui permettent d'ajuster notamment les voix pour la deuxième partie. Et là, la magie opère. Les Atrides se déchirent. Clytemnestre et Egisthe qui ont tué autrefois Agamemnon, le mari de Clytemnestre, font leurs comptes, tantôt amers, tantôt nostalgiques... Finalement, que sait-on de l'amour ou du désamour qui lie deux personnes ? Ce couple là, sur scène, vibre de ses émotions, exacerbées par le rouge des costumes. Les enfants de Clytemnestre, voués par le destin à la vengeance, se fraient un chemin, se dressent, s'imposent. L'immaculée Électre fait corps avec la tombe de son père pour alpaguer sa mère ou provoquer son frère. Le timide Oreste,  au départ presque maladroit dans le rôle de tueur qu'on lui a assigné malgré lui, prend de l'ampleur au fil des scènes, abandonne l'humain qu'il était encore pour devenir la main que sa condition impose.
A travers les mots d'Anouilh, l'homme mûr s'adresse au jeune fou, tente de lui transmettre son expérience de la vie. Être un homme ce n'est pas forcément ce que l'on croit. La mort rôde. La mère crie, lâche amour et rancœur et tire sa révérence.

Les enfants orphelins flottent dans l'après. Les spectateurs sonnés suivent l'orchestre, quatuor d'acteurs truculents qui ponctuent les scènes tragiques de leurs commentaires piquants et drôles.
Le rideau tombe, façon de parler, et le tango s'empare de danseuses aériennes qui achèvent d'envoûter l'assemblée.
L'écho se fait ami des applaudissements. Le ballet des saluts, dans le bruissement léger des étoffes rouges, blanches et noires se prolonge.
Des regards se croisent, complices.
Le lendemain, après quelques mises au point, tant techniques qu'artistiques, l'histoire recommence. En plus intense. Dans les loges, immense espace derrière la scène, certains sont allongés sur le dos, yeux fermés. D'autres suivent le texte en attendant leur entrée. Tout est plus dense, plus à fleur de peau. Chacun a analysé sa prestation de la veille et tente de faire mieux. Les voix s'élèvent, supplient, rugissent, gémissent, tremblent ou s'affirment. Les gestes sont plus précis. L'aisance permet d'aller plus loin dans le jeu. On respire. On se retrouve derrière et on chuchote, on se congratule, on se serre dans les bras les uns des autres... Il y a des larmes. L'émotion submerge. Et puis c'est fini.

Crédit photos Dernier Tango JM Carayre


Enfin, pas pour tout le monde. La Goulue s'installe au théâtre. Acteurs et danseuses s'associent pour donner vie à Louise Weber que Gérald, à travers un texte et une mise en scène majestueux, ranime. La vieille femme abîmée et seule avec sa bouteille réveille la jeune danseuse sûre d'elle qui voulait conquérir Paris. Autour d'elle, gravitent des personnages hauts en couleur qui dansent, chantent, rient et pleurent. Une fois encore, l’œil aiguisé du metteur en scène a su donner à l'ensemble une esthétique rare. Les frous frous s'affolent dans un alignement soigné, les lumières tamisées caressent les corps arc boutés. La bande-son offre une succession de morceaux choisis avec minutie pour émouvoir ou égayer le spectateur, dans une alternance calculée. On sent une troupe à l'aise avec son spectacle et on prend un plaisir non dissimulé puisque le dernier cancan terminé, c'est une standing ovation largement méritée qui attend l'atelier Cabaret. L'énergie qui se dégage est communicative. On a envie de danser, de chanter, d'embrasser...



Ce sont les enfants, soit une quarantaine de chevaliers, fées, prêtresses, druide, roi, reine, magicien et j'en oublie qui foulent la scène du théâtre de Beaune pour clore le marathon. Eux qui mettent la touche finale au cru 2015. Et la magie opère une nouvelle fois. Marionnettes, ombres chinoises et acteurs se succèdent dans une harmonie où le hasard n'a pas sa place. Les dialogues, drôles, revisitent la légende d'Arthur sous la plume de Gérald, qui prend un malin plaisir à égratigner certains travers de la société par la bouche d'enfants innocents mais pas dupes ! Une fois encore, la musique rythme la pièce avec une programmation éclectique allant de Brel à Tenue de soirée en passant par Indochine. Le public transporté rit et bat la mesure. Et les acteurs en herbe, très investis, ne boudent pas leur plaisir.



jeudi 2 juillet 2015

Angelina Jolie... Et les autres #2



 Certains hommes font ça il paraît. Quitter leur femme, mais sans vraiment le faire. Partir, mais revenir, un peu. Picorer, repartir, ne pas savoir. Vouloir les avantages de la séparation sans les inconvénients. Certaines femmes sont incapables de trancher. Pensent à une crise, violente mais parfois nécessaire. Prennent patience. Souffrent. Se noient dans le chagrin, dans la douleur, dans les tentatives de conciliation, réconciliation, en maintenant malgré tout à flot travail,  enfants,  vie de la maison.


Mais, je digresse... Enfin, pas tant que ça ! Puisque ceci explique cela.

Voilà qu'un matin sous la douche, je sens comme un petit truc pas net dans mon fragile décolleté. Je repasse la main en espérant avoir rêvé, mais non. La topographie des lieux a imperceptiblement varié et mon cœur s'emballe. Le passif familial ne laisse aucun doute sur la nature de ce renflement anormal. Je repousse l'idée, je sais tellement les conséquences. Je n'ai pas vécu tout cela dans ma chair, mais j'ai observé, toute petite, le chemin maternel. Je me suis douloureusement confrontée, des années plus tard et avec un sentiment de totale impuissance à la tragédie de ma sœur. J'ai entendu encore et encore la souffrance de ma mère orpheline à douze ans à peine d'une mère décédée du fléau. Je retiens mon souffle de mauvaise élève prise en flagrant délit  et j'appelle le cabinet de gynécologie. Là, j'ai dû dire le mot magique, j'ai un rendez-vous le lendemain même !


Sur place, et après avoir contribué à faire la fortune de lotus en escamotant des dizaines de mouchoirs
en papier, je laisse la professionnelle faire minutieusement son travail de palpation. A chaque examen, elle fait  remarquer la densité importante de mes seins. Il y a des années je lui ai demandé quel sens ça avait. J'aime bien savoir le pourquoi des choses. Elle a répondu que c'était caractéristique des seins jeunes. Mes seins n'ont apparemment pas vieilli avec moi puisque chaque année elle redit la même chose. Je ne sais pas pourquoi, je ne relève pas.
La gynéco termine son tour d'horizon de ma poitrine et déclare qu'elle ne sent rien du tout. Je psychote, ça devient grave. Je n'arrive pas à savoir si ça me soulage ou me perturbe encore plus. Et là, elle me fait une ordonnance avec une échographie seulement ! Je la regarde avec des yeux ronds. J'ai dû penser tellement fort la dernière fois qu'elle a enfin compris que ce serait le seul moyen de me faire déplacer chez le radiologue.
Étant du genre à hyper penser, je vous fais grâce de mon état d'esprit en sortant de la visite si je ne veux pas vous ennuyer sur trois pages avec les hypothèses échafaudées. Surtout que ce n'est pas fini, et j'aurai le loisir de vous décrire plus tard les scenarii élaborés par mon cerveau éparpillé.
De retour à la maison, je mets tout cela dans un petit coin de ma tête. Dans les jours qui suivent, je travaille sur l'autosuggestion pour dire à mon corps que ce n'est pas forcément utile de péter un câble. Que j'ai bien compris que ce que je venais de vivre depuis plusieurs mois avait nécessairement affecté mon "véhicule"... Nuits sans sommeil, pleurs, perte de poids, fatigue, épuisement, sans parler des vingt années de vie commune qui passent en boucle pour comprendre le pourquoi du comment. Bref ! Je parle à mon corps et ma petite boule disparait.

 Me voilà quelques temps plus tard sujette à une grosse infection qui me contraint à rappeler la gynéco. C'est une vraie manie cette année ! Elle me prescrit illico des médicaments et moi qui suis d'habitude toujours sur le qui-vive en ce qui concerne l'allopathie, je fonce chercher l'ordonnance et les cachets. Seulement, la lecture de la notice me fait un peu frémir : " totalement contre-indiqué en cas de cancer gynécologique hormono-dépendant". Faut-il croire tout ce qui est écrit dans les avertissements ? A chaque fois que je me laisse convaincre par mon médecin de prendre ce genre de remède, la lecture de la fiche me fait passer l'envie et je renonce, préférant me tourner vers des alternatives naturelles. Mais cette fois, je fais taire mon intuition qui crie : non ! pour écouter ma raison qui, malgré sa boule dans la gorge (ça fait pas mal de boules à la fin cette histoire !) me dit : "Arrête tes caprices de petite fille rebelle. Tu souffres (et ça c'est vrai !) et tu as besoin d'être soignée. Sois l'élève docile que tu as été par le passé. Ta gynéco n'est pas débile. Tu l'as vue il y a peu, elle sait le haut risque dans lequel tu évolues, elle ne viendrait pas attiser le feu."
Et à mon corps défendant, je commence le traitement. Mon Gimini Cricket (entendez ma conscience pour ceux qui ne connaîtraient pas Pinocchio) s'égosille et me supplie de téléphoner (encore) à ma spécialiste. Mais la petite fille bien élevée en moi a peur de déranger, et elle ne décroche pas le combiné.

Et la petite boule revient dans les jours qui suivent. Avec la culpabilité. Ce mot ! Je décide d'avoir le cœur net et me voilà chez le radiologue un jour ensoleillé de juin. J'ai une petite robe à bretelles crème avec un imprimé en dentelle bleue. Mes sandales compensées bleu marine sont parfaitement assorties à ma tenue. Je m'arme de patience dans la pièce aveugle où j'attends le médecin, torse nu. C'est un moment que mes amies connaissent toutes. Aucune ne le décrit avec indifférence ou optimisme. On se sent rarement humain à ce moment-là, les bras croisés sur la poitrine qui va être scrutée. La tension est palpable quand le médecin rentre mais il doit y être habitué. Il interroge avec nonchalance jusqu'à ce que j'évoque le mot "boule". Ça fait toujours son effet, le monsieur se fait plus attentif et précautionneux. De fait, il y a comme une tâche blanche pas cool sur l'image à laquelle il donne un petit nom avec un 4 au bout. Je ne tombe pas des nues mais je demande tout de même ce que signifie ce code... Il m'explique brièvement une histoire d'échelle de graduation de 1 à 5 pour évaluer le risque cancéreux. Quelques seaux de larmes plus tard j'avance sur le trottoir dans ma petite robe légère, un peu déboussolée. En colère aussi. Fatiguée. Seule. Immensément seule.
La gynéco m'appelle dans l'après-midi, me revoit, veut m'expédier au centre anti-cancer le plus proche dont le seul nom me donne envie de vomir pour que je me soumette à une biopsie, histoire de mieux connaître la nature de la petite boule. Sait-on jamais !
Pas trop envie de me faire piquer le sein ! Je fais ma râleuse au risque de passer pour une totale irresponsable. Je finis par me laisser convaincre que c'est la meilleure solution. Et je vous dirai pourquoi, plus tard, cet examen était sans doute évitable !

in décodage biologique des maladies. Christian Flèche. Le souffle d'Or

mercredi 1 juillet 2015


Je savais, en achetant "Manderley forever" de Tatiana de Rosnay, que je serais plongée, à la lecture, dans le monde envoûtant de Daphné du Maurier, écrivain secret que j'admire en silence depuis mon adolescence.
J'avais aimé ses livres... Enfin, ceux que j'avais lus : La crique du français, L'auberge de la Jamaïque, Ma cousine Rachel et bien sûr l'incontournable Rebecca.
Prévoyant d'écrire un article pour le blog, je décidai de n'en consulter aucun  concernant cette biographie, pour ne pas être influencée.
Un jour, de passage dans ma ville natale du Mans, j'achetai l'ouvrage. J'avais quand même appris que la traduction initiale de Rebecca avait été amputée de bon nombre de feuillets et qu'une nouvelle édition rendait au texte sa saveur originelle. Je fis donc en même temps l'acquisition de la nouvelle version.

Au moment où j'écris ces lignes, je viens de refermer "Manderley forever". "Rebecca", avec sa couverture incandescente, ses grilles sombres, sa végétation envahissante et son oiseau noir planant dans le ciel rougeoyant, m'attendra encore un peu. Car j'ai envie de vous livrer, comme promis, mes sensations sur le premier livre.

Commencée il y a quelques semaines, la lecture, pourtant prometteuse, avait été interrompue par les aléas de la vie quotidienne, qui me submergent régulièrement. Il faut dire que quand je lis, je suis en totale immersion. Plus rien n'existe autour de moi. Ce qui, quand on gère seul une maison, des enfants, un travail, peut poser quelques soucis d'intendance !
Bref. Il y a quelques jours, je reprends le fil, quelques pages après le début. Daphné est encore toute jeune et Tatiana de Rosnay part, émue, sur les traces de cette enfance en retrouvant les lieux où la petite fille a vécu avec sa famille.

Au fil des pages est dévoilé ce qui éveille sa sensibilité littéraire. Il est question de Béatrix Potter,  d'Emily Brontë...
On découvre un peu plus loin que mademoiselle du Maurier se rongeait les ongles, comme l'effacée madame de Winter, comme moi. C'est un détail, mais grâce aux descriptions de Tatiana de Rosnay sur le physique et le caractère de Daphné on voit ce que l'auteur a mis d'elle dans cette jeune femme timide, empotée, peu sûre d'elle, cette femme sans nom à laquelle beaucoup de lectrices ont pu s'identifier.

Le livre raconte aussi les questionnements de la jeune fille concernant l'écriture. p75 : "Écrire comme eux, aussi bien qu'eux, est-ce possible ?"
Et un peu plus loin p99 : " Bon sang, elle ne sera jamais écrivain si elle ne s'en donne pas les moyens !" p106 :"Elle se décourage. Jamais elle ne parviendra à écrire comme Katherine Mansfield. Et se faire publier un jour ? Impensable." Combien d'apprentis auteurs ont-ils écrit ces mêmes mots dans leurs carnets ? Tatiana de Rosnay les a-t-elle griffonnés aussi ?
Daphné du Maurier a 19 ans quand elle entend ce conseil, donné par un ami romancier :"la seule méthode qui marche, selon lui, c'est la discipline. Une discipline de fer. Il n'y a pas d'autre secret."
Elle en a 23 quand elle décide p170 : "C'est fini, la procrastination."

Après cette première partie qui narre les rouages de son enfance, son adolescence  et la genèse de l'écrivain, Tatiana De Rosnay nous emporte dans l'environnement sauvage qui a inspiré les romans... La Cornouailles, les sentiers, les rochers, la mer, les couleurs changeantes du ciel, les caractères trempés des protagonistes, en prise directe avec une nature à la fois belle et intransigeante. L'amour de Daphné pour cet endroit jaillit sous sa plume. Et la biographe le consigne minutieusement. Parfois, on se demande si cette dernière, elle aussi, connaît les tourments de l'écriture. Ces mots qui tournent cent fois dans la tête, qu'on n'écrit pas, qu'on perd à jamais. Ce tiraillement entre les choses du quotidien, répétitives et nécessaires, indispensables pour être ancré dans la réalité d'une famille à laquelle on n'a pas renoncé, et l'appel de l'écriture, soif inextinguible, besoin cathartique, espace quasi-thérapeutique dans lequel on peut être un et tous, ici et ailleurs et où tout, si l'on y parvient, est possible.

On découvre les inspirations de Daphné du Maurier, ses voyages et ses carnets. On se familiarise avec une personne aux multiples facettes dans laquelle chacun, à un moment ou un autre peut se reconnaître tellement elle est entière et plurielle.
Cette femme amoureuse de la France et de Paris, cette anglaise francophone aux racines sarthoises a fait un long travail de recherche généalogique auquel je suis forcément sensible, moi qui me plonge régulièrement depuis plus de dix ans, dans l'arbre familial, en quête d'éclaircissements.
Au fil des pages, Tatiana de Rosnay décortique le processus créatif, égrène les parutions, puis transcrit les critiques.

couverture de mon exemplaire
Il faudrait ne pas s'attarder trop sur Rebecca. Mais comment faire autrement ? On a pu déjà repérer les éléments d'inspiration, les individus qui donneront un peu de leur substance, ou du moins ce que Daphné en perçoit, aux personnages. Au terme de l'écriture, il y a ce moment où le travail échappe à l'auteur, où l'éditeur, pour vendre, décide de mettre en avant des éléments que Daphné n'aurait pas forcément soulignés. Bien sûr, il s'agit de publicités de 1939 dont moi, jeune lectrice, je n'ai eu aucun écho lorsque je découvre Rebecca dans les années 80. Je n'ai donc pas perçu de romantisme ou d'histoire à l'eau de rose. J'ai instantanément senti le machiavélisme du démon qui se cache derrière l'ange. J'ai vu  le désir de vengeance, les faux-semblants, les ravages que peuvent faire la culture de l'apparence et la bombe à retardement que sont les non-dits. Aussi, quand je lis p 215 : "derrière l'histoire d'une maison d'un homme et de deux femmes, rôde une vérité bien plus ténébreuse, voire dérangeante, celle d'une guerre psychologique fardée de violence feutrée et de sexualité réprimée", me dis-je que j'avais bien compris.
Suivent ces mots :"les critiques n'ont pas jugé nécessaire non plus d'explorer Maxim de Winter, personnage complexe, rongé de l'intérieur" et je me sens soulagée que quelqu'un évoque ce point.
En effet Max ( et je ne choisis pas la contraction par hasard) , en se taisant, en n'étant pas vraiment à l'écoute de sa nouvelle femme et en ne lui fournissant que sommairement les codes de Manderley, est l'artisan majeur du drame qui se joue.
Les non-dits dans lesquels le couple s'enfonce alors poussent la nouvelle madame de Winter vers l'abîme. Maxim de Winter se fait, en gardant le silence, le complice insidieux de Rebecca.
Peu à peu on imagine ses failles, la peur qu'il a de se montrer vrai, lui aussi, un homme qui a joué la comédie et qui est enfermé malgré lui dans le mensonge, condamné, croit-il pour sa survie, au secret.

Après la fiction, retour à la réalité.  La petite histoire se mêle à la grande. Si la première guerre mondiale a été brièvement évoquée, malgré les traces qu'elle a laissées chez les membres de la famille, la seconde est plus présente, avec paradoxalement, la longue absence du mari de la romancière et la façon dont s'organise le quotidien. Le destin en est ébranlé et l'intime de chacun visité.
 Alternant le récit des publications et celui des événements marquants de la vie de l'auteur, Tatiana entraîne finalement son lecteur jusqu'à la vieillesse de Daphné, nous faisant pénétrer au cœur de la vie de cette femme, de ses désirs et de ses contradictions.

Il y a comme une tristesse à s'approcher de la fin. Comme quelque chose qui s'échappe. La mémoire se vrille avec l'âge. L'instinct reste pourtant.  Il faut lâcher avec nostalgie la main de Daphné en tournant la dernière page, et remercier Tatiana de Rosnay pour ce précieux cadeau qu'elle offre à ses lecteurs et ceux de la célèbre romancière anglaise. 


Manderley forever, Tatiana de Rosnay, Albin Michel. Héloïse d'Ormesson.

A noter deux séries de documents photographiques intercalées dans les pages du récit et qui illustrent avec pudeur et justesse les propos de Tatiana.


vendredi 12 juin 2015

Paul MacCartney

Un train. Du soleil. Des bribes de conversation. Tu y vas aussi ? Pelouse, stade, concert...
J'ai choisi une robe à fleurs et des boucles d'oreilles en fine dentelle de métal. J'ai enfilé mes ballerines, celles qui ont vu Jérusalem et la mer morte. Elles sont abîmées et sales, elles ne craignent pas d'être piétinées. J'ai natté mes cheveux et chaussé une paire de lunettes de soleil avec de grands verres noirs à l'esprit sixties. Dans mon sac à franges H&M, j'ai embarqué le minimum. À l'aube, je sortirai dans les rues chaudes de Paris, sentirai les odeurs exacerbées par l'orage annoncé cette nuit et regagnerai ma province. La tête pleine de musique. Le cœur empli de la clameur de la foule. Rassemblement d'humains qui, le temps d'un soir, oublient leurs différences pour se retrouver autour d'un rêve, d'une guitare...



Pas besoin de regarder les panneaux indicateurs. La marée d'individus disciplinés et impatients  se déplace instinctivement vers le gigantesque stade de France. Je marche sous le soleil, exactement. Un léger vent s'engouffre dans les interstices de ma robe légère. C'est délicieusement rafraîchissant. J'observe l'effervescence, je respire les parfums du soir, estivaux. Un brin de nostalgie m'emporte un peu... De cet amour que je portais à un homme qui a choisi de partir et avec lequel j'aurais pu -voulu- partager ces instants. Je descends les marches jusqu'à la pelouse. C'est la première fois que je pénètre dans ce complexe sportif. La fraîcheur monte du sol pourtant  soigneusement recouvert. Commence une longue attente. J'observe les spectateurs. 


Ils vont et viennent. Se lèvent, achètent de la bière. Se déplacent en bande et rient. Certains arborent des tes-shirts d'événements passés. Le nom des Beatles revient beaucoup. Il est plus de 21h quand l'agitation de la foule annonce l'arrivée de la star, confirmée par l'éclairage des projecteurs et écrans géants.


C'est Paul Mac Cartney qui chante pendant un moment. Les airs sont faciles et entraînants. La nuit tombe lentement. Très lentement. Le spectacle lui, s'éveille doucement. Et puis arrive enfin l'âme des quatre garçons dans le vent. Quelques accords de guitare et la foule s'embrase. D'une seule voix, elle accompagne celle, assurée, du chanteur mythique, qui a soufflé (quand même) ses 72 bougies.
Aux tubes entraînants sur lesquels on se déhanche, succèdent des chansons plus calmes, qui font monter les émotions ... Michelle entraîne les gens dans un chant choral. Let it be m'arrache des larmes. John Lennon y est pour quelque chose. Je les oublie en dansant sur Back in USSR. Et tout s'enchaîne jusqu'aux rappels, shows dans le show.

Yesterday... All my troubles seemed so far away...
Now it looks as though they're here to stay
Oh I believe in yesterday...
Les doigts de Paul MacCartney s'agitent sur la guitare. Il est gaucher. Et ne s'est pas plié au diktat des droitiers, il tient son instrument manche à sa droite. Il passe au piano. Est parfois seul sur scène. Quand il revient on a envie que ça ne s'arrête pas. Mais après les drapeaux français et britannique déployés, après les feux d'artifice, une jolie fan sibérienne montée sur le podium et des feux tout court, qui crépitent en rythme  avec la batterie, des milliers de confettis s'envolent et le silence retombe sur le stade en même temps que cette pluie de petits papiers.

Les transports en commun sont bondés... Les dernières correspondances de métro ratées, le service est terminé. Les derniers pas jusqu'au repos se font sous une fine ondée.

Et ce matin, Paris s'étire dans la lumière du soleil revenu. Comme prévu, je marche heureuse vers la gare... Dans mon cœur, j'entends Hey Jude et les la,la,la, lalalala... que moi, nous et les autres avons repris en chœur hier soir ! Mélodies inter-générationnelles entonnées par tous avec  la même ferveur.
Pépite de bonheur captée par mon âme à l'instant d'hier. À savourer, à diffuser.

J'ai un petit air dans la tête... Ça fait : love, love, love...
All you need is love (1968)...
J'ai attendu cette chanson. Je pensais qu'il terminerait par celle-là ! En apothéose. Mais, non.


Alors j'ai arrêté de penser et maintenant, je chante. 



jeudi 11 juin 2015

Angelina Jolie... Et les autres #1


Quelle femme, aujourd'hui, ne redoute pas le passage annuel chez le médecin-gynécologue ?
Certaines s'en exonèrent, d'autres y vont à reculons, tremblantes. J'en connais peu, bonnes élèves, toujours prêtes à recevoir le sésame pour la douleur et l'angoisse : l'ordonnance pour la mammographie. A vrai dire, je n'en connais pas.
Qu'avait-il donc contre notre sexe le sombre idiot qui a inventé cette machine infernale ? Si on lui écrasait les c... entre deux plaques de verre et qu'on le tance parce qu'il grimace, lui assenant de ne pas bouger au risque de devoir refaire l'examen, comment réagirait-il cet homme-là ?
Je sais, c'est politiquement incorrect de s'insurger contre une pratique qui sauve des vies. Je le fais quand même. Je n'engage que moi. Au fil des années, je me suis questionnée, j'ai observé, j'ai lu, j'ai interrogé, j'ai écouté les expériences des personnes qui m'entourent. 
Mon côté rebelle ou revendicateur heurtera peut-être ceux ou celles dont l'histoire résonne différemment. Il y a un espace pour commenter, et donc dialoguer. C'est comme cela que l'on fait avancer les choses. On ne voit jamais la vie que de son propre point de vue. Et parfois, regardant le même objet mais pas sous le même angle, deux individus voient des choses très différentes, sans que l'un ait raison et l'autre tort.

Je vais donc au fil des pages, vous livrer une version... 
J'aurais bien commencé par la fin, pour remonter le temps... Seulement voilà, la fin n'est pas encore écrite. Alors j'attaque par un commencement. Ce n'est pas vraiment le début de l'histoire, mais je ne sais pas plus quand elle commence que quand elle finit.

Dans le cabinet de la gynéco, chaque année, c'est exactement le même scénario. On fait un point sur les moyens de contraception. Néant. Je connais mon corps, je sais quand il y a danger, quand il n'y en a pas. La gynéco grimace. Je rappelle que la pilule, ça modifie l'état hormonal, que certains stérilets aussi et que l'idée de corps étranger dans mon utérus m'est absolument insupportable, de toute façon. Après s'être repliée sur ce terrain, le médecin aborde celui, plus délicat, des examens préventifs (pour, contre ? )... Enfin, disons plutôt les examens de dépistage du cancer du sein. Pas facile pour elle. Je suis barricadée dans mon camp retranché. Avec les moyens de défense déployés tout autour de mon fort (for intérieur ?).
Mammographie et échographie. Pourquoi les deux examens sont-ils indispensables ? La mammographie est une torture. Les légères protubérances qui me servent de poitrine sont ultra sensibles et l'examen est difficile et douloureux. Des seaux de larmes à chaque fois ! Quand je demande à ne passer que l'échographie qui permettrait, le cas échéant, de prescrire une mammographie si l'image était douteuse, il m'est répondu qu'on voit des choses à la mammographie qu'on ne voit pas à l'échographie. C'est une fin de non recevoir. Je pourrais transgresser. Me présenter chez le radiologue en demandant à ne faire que l'échographie. Après tout, ne suis-je pas libre de décider ? Cela ne me vient même pas à l'esprit.
N'ayant pu forcer cette porte, la gynéco tente une autre approche et sort la cartouche de l'onco-généticien. Remontée comme une pendule après la précédente joute, je sors l'artillerie lourde. Aller voir ce type pour raconter toute l'histoire d'une famille touchée par des cancers à répétition, faire une prise de sang pour savoir si, comme ma mère et ma sœur je suis porteuse de la mutation génétique (BRCA2*... ça c'est du glamour !), oui, et après ? Après quoi ? Que fait-on ? N'être pas porteuse de la mutation me met-il à l'abri d'un cancer su sein ? Non. Et si je suis "mutante" que se passe-t-il ? Ah !!! On va juste me proposer une surveillance rapprochée et donc, de m'écraser les nichons deux fois par an au lieu d'une ? Quelle alternative réjouissante !
La gynéco, vaincue, me suggère, en dernier recours, d'aller chez le psy. Je me mouche bruyamment dans l'un des trente-six mouchoirs que j'ai déjà extraits de la boîte posée sur son bureau et je ne réponds rien. Il a bon dos le psy.
Un jour, plus tard, je me demanderais comment cette femme, mon médecin, spécialisée dans les maladies des seins, au courant de l'existence de cette mutation dans ma famille, comment cette femme avait pu faire l'impasse, dans le discours qu'elle me tenait, sur l'existence de la prophylaxie? Ce qui, soyons honnête, ne veut pas dire que j'y aurais été sensible, mais j'aurais au moins été avertie. Mais ça, c'est après...



*BR pour breast (sein en anglais), CA pour cancer et 2 parce que le 1 c'est Angelina Jolie qui l'a ! Très succinctement, il s'agit d'une mutation sur un chromosome qui perturbe le nettoyage des cellules malignes pour lequel notre organisme est génétiquement programmé. Les cellules tueuses de cancer sont inhibées et donc, la probabilité de développer un cancer est plus (voire beaucoup plus) importante que dans la population dite "normale".   


Le gratin de courgettes au tartare de Carine.

Instagram. Jusqu'à il y a peu, c'était juste un mot. J'avais vaguement saisi qu'il s'agissait d'un réseau social mais je n'avais pas approfondi. Puis, un jour d'octobre où j'avais l'âme un peu plus curieuse que les autres jours, je décide de me lancer. Et je découvre un univers qui me charme. Au gré des photos exposées, je me frotte à l'inspiration de personnes que je ne connais pas forcément. La plupart se dévoilent pudiquement. Montrent leurs passions, leur quotidien, leurs talents. Très vite, les publications de Carine m'attirent. Ses réalisations culinaires sont époustouflantes et ses photographies stylées. Je me demande comment elle fait pour trouver le temps de cuisiner, faire son job, s'occuper de sa famille. Je ne lui ai pas encore posé la question. Je lui ai juste demandé l'autorisation de publier une recette qu'elle a partagée et que j'ai essayée.
Ce gratin de courgettes entre dans la lignée des plats que j'affectionne : rapide et facile à réaliser, il fait (de mon point de vue) autant d'effet dans un dîner qu'il est efficace au quotidien.

Avec la permission de Carine, je vous livre ici la recette. Pour en découvrir plus, allez sur son profil IG : carineca67... Vous serez conquis !

Il vous faut des courgettes, du tartare, du parmesan, du thym et des pignons... Pour votre info, Bridget Jones de la cuisine a jeté ses pignons périmés depuis 2013 et mixé des noix de cajou pour faire comme si !

Faire revenir des rondelles de courgettes dans un peu d'huile d'olive pendant 5 minutes. Déposer les rondelles dans des plats (individuels). Délayer 150 gr de tartare avec 3 cuillers à soupe de lait. Faire chauffer. Napper les courgettes avec ce mélange. Parsemer de pignons, copeaux de parmesan et thym frais. Faire cuire 10 minutes à 210 degrés.

Et voilà le résultat :

Bon appétit !

mercredi 10 juin 2015

Les mamans.




Je sais. La fête des mères est passée depuis longtemps. En bonne mère débordée qui se respecte, je vous livre quand même et avec (un peu de) retard, ma réflexion (avec une pensée toute particulière pour Hélène qui se reconnaîtra).

Je veux faire-part de mon respect pour la dignité des mamans qui ont perdu leur enfant, quelque soit son âge. On a inventé le mot orphelin, veuf, on n'en a pas trouvé pour les parents qui perdent la chair de leur chair ! Et pour cause, comment nommer l'indicible ?
Je n'oublie pas la tristesse et la culpabilité de celles dont les enfants, fâchés ou négligents, ont gardé le silence.
 J'imagine la sensation de celles qui par choix ou nécessité ont dû, à un moment de leur vie, prendre la décision de se séparer de leur enfant ou d'avorter. 





 Mais je pense aussi aux chansons murmurées au réveil, aux petits déjeuners au lit, au papier cadeau
froissé et au joli présent confectionné avec amour à l'école. 
Il y aura eu des fleurs, des petites douceurs, ou simplement un sourire. Il y aura eu le souvenir de la chaleur d'un baiser d'enfant, petit ou grand.





Il y aura eu des femmes gaies, des femmes tristes, des femmes pensives, des femmes nostalgiques, des femmes fatiguées, des femmes désabusées, des femmes contrariées, des femmes pleines de doutes, des femmes pleines d'espoir, des femmes épanouies, des femmes émues, des femmes débordantes d'amour, des femmes attendries... 




Il y a ces femmes qui sont filles et qui sont mères aussi. Il y a vous, il y a elles, il y a moi...