mercredi 22 avril 2026

Le feu et la rose

« Chez soi, c’est l’endroit d’où l’on vient » est-il écrit en épigraphe, selon les mots de T.S Eliot. Le Morvan est une île, défend d’emblée la narratrice. Et nous plongeons dans les cours d’eau, les forêts, l’immensité et la dimension sauvage d’une région chère à son cœur. Il y a là des sirènes, des loups et des orphelins. La jeune femme se sent comme une étrangère à Paris où elle vit. Quand elle revient au pays de ses aînés, les souvenirs affluent. Elle pense au balancier des vies. Une génération poussée vers la ville pour le travail à l’usine, la suivante retournée à la campagne, la sienne, citadine à nouveau. Le jour où elle enterre son grand-père, elle jette des dahlias sur le cercueil, puis, dans les allées bordées d’ifs du cimetière, échange avec sa grand-tante. La soeur du défunt remarque une ressemblance de plus en plus forte entre cette petite-nièce et sa propre mère, Lily. Tout à coup, la narratrice a envie d’en savoir plus sur cette aïeule qu’elle connaît si mal. Autrefois, à Paris, les nourrices du Morvan, femmes réputées pour leur santé et leur fertilité allaitaient les enfants des grands-bourgeois et des princes. Inversement, la région a été une terre d’accueil pour de nombreux orphelins pendant des décennies. Parmi ces enfants, la fameuse arrière-grand-mère, Lily. Du même âge approximativement, il y eut aussi un certain Jean Genet. L’histoire commence.
Attendez-vous à suspendre le temps, le remonter, même. Dans ce nouveau roman, à la fois intime et universel, Maud Simonnot nous oblige à ralentir. Elle arpente une région sauvage, isolée au cœur de la France. Elle explore chaque essence d’arbre, la flore variée – explosion de couleurs – et la faune mystérieuse. Elle renvoie le lecteur à des sensations de l’enfance, éprouvées par tous, ceux d’avant aussi. Les éléments biographiques d’un artiste tourmenté permettent de tirer un fil, d’imaginer une reconstitution. L’histoire connue de l’un est un prétexte pour réinventer celle de l’autre, anonyme. Et Lily surgit de l’ombre de temps anciens et presqu’oubliés. Dans Le feu et la rose, chaque mot est posé avec une incroyable délicatesse. La poésie adoucit la rudesse du monde et Maud Simonnot sait la manier pour mettre en lumière la vie simple, la communion avec la nature ; on retrouve les thèmes qui lui sont chers, mais cette fois, elle semble se dévoiler un peu plus et dresse un portrait magnifique des gens ordinaires dans cet écrin magique du Morvan, si particulier qu’il semble détaché du reste du monde, région insulaire enserrée dans la brume. On a envie d’aller découvrir ses mystères, si proches et qui nous échappent pourtant. Le passé revisité, celui de Jean Genet bien sûr, celui d’autres célébrités pour lesquelles le Morvan est une terre à part, et celui de Lily, mène aussi à la propre enfance de l’autrice et sans doute un peu à la nôtre. Pour rejoindre cette île, il ne reste plus qu’à embarquer.


Le Feu et la rose. Maud Simonnot. Editions de l’Observatoire. 21 €.

Les fantômes de Shearwater


Plusieurs voix s’élèvent sur une île battue par les vents et malmenée par les tempêtes ; un père et ses trois enfants gardiens de cet endroit perdu au bout du monde. Et puis voilà que l’océan en furie recrache une femme déchirée par les rochers mais vivante. Ils lui portent secours, la soignent et la réchauffent dans le confort sommaire du vieux phare qui leur tient lieu de maison. Terre à la fois magnifique et hostile, l’île abrite la plus grande banque de graines au monde. Mais la base scientifique est à l’abandon. Les chercheurs sont partis et les outils pour communiquer avec le continent ont été détruits. En attendant le prochain bateau qui doit revenir dans quelques semaines, les quatre membres de la famille apprennent à cohabiter avec l’inconnue qu’ils viennent de sauver. Tant de questions se posent sur la présence de cette femme au milieu de nulle part. Qu’est-elle venue chercher ? Chacun s’apprivoise prudemment. Tous ont des blessures et des secrets à cacher. Ils ne savent pas si se dévoiler les mettrait en péril ou en sécurité. Dans le doute, ils s’abstiennent. L’île, autrefois, servait pour l’exploitation des graisses animales et les populations de phoques et d’otaries ont été décimées. Les voix de nombreux fantômes s’élèvent dans les bourrasques qui balayent inlassablement ces lieux sauvages. L’équilibre est menacé par la montée des eaux et la nécessité de préserver des milliers de graines est la raison de leur présence ici. Plus le danger grandit, plus les masques tombent.
A couper le souffle. Voilà ce qui me vient en tête pour parler de ce roman de Charlotte McConaghi, Les fantômes de Shearwater. On est propulsé dès les premières lignes dans ce récit choral palpitant, comme l’est l’héroïne naufragée. Les descriptions de la faune et la flore sont totalement immersives. Le huis clos de cette île australe fonctionne parfaitement et les différents lieux d’action recèlent chacun leur lot de mystère, qu’on découvre au fil des pages. Les cinq protagonistes tissent des liens entre eux, ici soudés par les secrets, là attirés comme des aimants, ailleurs encore, méfiants. L’autrice explore avec une grande précision les blessures d’enfance et les drames familiaux tout en déroulant ce thriller écologique sur fond de cataclysmes et de menace d’extinction. Les indices sont admirablement semés pour entraîner le lecteur sur de fausses pistes sans jamais le perdre. Malgré le déchaînement des éléments, beaucoup de douceur enveloppe les personnages profondément attachants, livrés à eux-mêmes et pourtant tellement instinctifs. Chacun à sa manière fait corps avec la nature et apporte à la survie de la communauté le savoir qu’il possède. Le récit est d’une intensité rare, montrant sans doute que dans des conditions extrêmes, les humains peuvent donner le pire d’eux-mêmes, mais aussi le meilleur. Cela nous renforce aussi dans l’idée que l’on peut se délivrer de ses démons, même si parfois, le prix à payer est élevé.


Les fantômes de Shearwater. Charlotte McConaghi. Éditions Actes Sud. 23,50 €