jeudi 14 mai 2026

Mon nom ne suffit pas

 

Après ses études en littérature et un échec à un concours de théâtre étudiant, Melina Green, installée à New York avec son meilleur ami, Andre, écrit une nouvelle pièce inspirée par la vie d’une de ses ancêtres, Emilia Bassano, poétesse élisabéthaine. L’œuvre a peu de chance d’être jouée, tant les producteurs, à Broadway, vivent dans un entre soi où les femmes sont rares. Elle hésite donc à valider sa participation à un festival réputé, persuadée de n’avoir aucune chance. Au terme d’une soirée très arrosée, Andre envoie la pièce sous un pseudonyme masculin. Le jour où “Mel” reçoit un courrier confirmant que son œuvre a été sélectionnée, elle a du mal à comprendre.
A la fin du XVIème siècle, à Londres, Emilia Bassano, issue d’une famille de musiciens italiens, pupille d’aristocrates anglais, est une jeune fille instruite et à l’esprit vif. Sa vie bascule le jour où, à treize ans, elle se voit destinée à devenir courtisane, sous la protection d’un vieux Lord-chambellan. Aux côtés de son “bienfaiteur” elle fréquente la cour et supervise avec lui les pièces de théâtre qui seront jouées devant la Reine. Les femmes de cette époque n’ayant tout simplement pas le droit de faire entendre leur voix, elle écrit, en secret. Elle côtoie beaucoup de gens de lettres et parmi eux, quelqu’un lui suggère de se mettre en relation avec un certain William Shakespeare, acteur  qui se rêve dramaturge mais peu doué pour l’écriture.
Mon nom ne suffit pas raconte les histoires entremêlées de deux femmes, à des époques différentes, qui doivent surmonter les obstacles érigés devant elles par la société. Privées du droit d’exister pleinement, elles ne peuvent revendiquer qui elles sont vraiment et doivent se cacher derrière un nom d’homme pour obtenir une certaine légitimité. Nous connaissons d’autres exemples célèbres. Plus de quatre siècles se sont écoulés et, si beaucoup de choses ont évolué, Jodi Picoult décrit habilement les stéréotypes auxquels le “sexe faible” est encore actuellement confronté. Ces barrières sont souvent inconscientes. Dans une organisation pensée depuis des lustres par des individus n’ayant jamais eu à douter de leur bon droit et dont l’indépendance et la visibilité sont structurelles, il est dur de faire bouger les lignes. Et les femmes sont sur la première, pour rappeler qu’elles constituent une moitié de l’humanité, pleinement capable. Vous l’aurez compris, le livre est résolument féministe. Par ce mot, on entend mettre en lumière l’extraordinaire potentiel des femmes sans juger les hommes, enfermés comme leurs consœurs dans des clichés qui ont la peau dure. Les personnages masculins du livre ne sont pas caricaturaux, ils touchent par leur force et leur vulnérabilité et étayent la thèse défendue plus haut que les femmes ne luttent pas contre mais avec. Au passage, de nombreuses références des textes de Shakespeare parsèment ce récit très bien documenté, semant le doute sur la légitimité du célèbre auteur. Une lecture addictive !


Mon nom ne suffit pas. Jodie Picoult. Éditions Charleston. 22,90€

mercredi 22 avril 2026

Le feu et la rose

« Chez soi, c’est l’endroit d’où l’on vient » est-il écrit en épigraphe, selon les mots de T.S Eliot. Le Morvan est une île, défend d’emblée la narratrice. Et nous plongeons dans les cours d’eau, les forêts, l’immensité et la dimension sauvage d’une région chère à son cœur. Il y a là des sirènes, des loups et des orphelins. La jeune femme se sent comme une étrangère à Paris où elle vit. Quand elle revient au pays de ses aînés, les souvenirs affluent. Elle pense au balancier des vies. Une génération poussée vers la ville pour le travail à l’usine, la suivante retournée à la campagne, la sienne, citadine à nouveau. Le jour où elle enterre son grand-père, elle jette des dahlias sur le cercueil, puis, dans les allées bordées d’ifs du cimetière, échange avec sa grand-tante. La soeur du défunt remarque une ressemblance de plus en plus forte entre cette petite-nièce et sa propre mère, Lily. Tout à coup, la narratrice a envie d’en savoir plus sur cette aïeule qu’elle connaît si mal. Autrefois, à Paris, les nourrices du Morvan, femmes réputées pour leur santé et leur fertilité allaitaient les enfants des grands-bourgeois et des princes. Inversement, la région a été une terre d’accueil pour de nombreux orphelins pendant des décennies. Parmi ces enfants, la fameuse arrière-grand-mère, Lily. Du même âge approximativement, il y eut aussi un certain Jean Genet. L’histoire commence.
Attendez-vous à suspendre le temps, le remonter, même. Dans ce nouveau roman, à la fois intime et universel, Maud Simonnot nous oblige à ralentir. Elle arpente une région sauvage, isolée au cœur de la France. Elle explore chaque essence d’arbre, la flore variée – explosion de couleurs – et la faune mystérieuse. Elle renvoie le lecteur à des sensations de l’enfance, éprouvées par tous, ceux d’avant aussi. Les éléments biographiques d’un artiste tourmenté permettent de tirer un fil, d’imaginer une reconstitution. L’histoire connue de l’un est un prétexte pour réinventer celle de l’autre, anonyme. Et Lily surgit de l’ombre de temps anciens et presqu’oubliés. Dans Le feu et la rose, chaque mot est posé avec une incroyable délicatesse. La poésie adoucit la rudesse du monde et Maud Simonnot sait la manier pour mettre en lumière la vie simple, la communion avec la nature ; on retrouve les thèmes qui lui sont chers, mais cette fois, elle semble se dévoiler un peu plus et dresse un portrait magnifique des gens ordinaires dans cet écrin magique du Morvan, si particulier qu’il semble détaché du reste du monde, région insulaire enserrée dans la brume. On a envie d’aller découvrir ses mystères, si proches et qui nous échappent pourtant. Le passé revisité, celui de Jean Genet bien sûr, celui d’autres célébrités pour lesquelles le Morvan est une terre à part, et celui de Lily, mène aussi à la propre enfance de l’autrice et sans doute un peu à la nôtre. Pour rejoindre cette île, il ne reste plus qu’à embarquer.


Le Feu et la rose. Maud Simonnot. Editions de l’Observatoire. 21 €.

Les fantômes de Shearwater


Plusieurs voix s’élèvent sur une île battue par les vents et malmenée par les tempêtes ; un père et ses trois enfants gardiens de cet endroit perdu au bout du monde. Et puis voilà que l’océan en furie recrache une femme déchirée par les rochers mais vivante. Ils lui portent secours, la soignent et la réchauffent dans le confort sommaire du vieux phare qui leur tient lieu de maison. Terre à la fois magnifique et hostile, l’île abrite la plus grande banque de graines au monde. Mais la base scientifique est à l’abandon. Les chercheurs sont partis et les outils pour communiquer avec le continent ont été détruits. En attendant le prochain bateau qui doit revenir dans quelques semaines, les quatre membres de la famille apprennent à cohabiter avec l’inconnue qu’ils viennent de sauver. Tant de questions se posent sur la présence de cette femme au milieu de nulle part. Qu’est-elle venue chercher ? Chacun s’apprivoise prudemment. Tous ont des blessures et des secrets à cacher. Ils ne savent pas si se dévoiler les mettrait en péril ou en sécurité. Dans le doute, ils s’abstiennent. L’île, autrefois, servait pour l’exploitation des graisses animales et les populations de phoques et d’otaries ont été décimées. Les voix de nombreux fantômes s’élèvent dans les bourrasques qui balayent inlassablement ces lieux sauvages. L’équilibre est menacé par la montée des eaux et la nécessité de préserver des milliers de graines est la raison de leur présence ici. Plus le danger grandit, plus les masques tombent.
A couper le souffle. Voilà ce qui me vient en tête pour parler de ce roman de Charlotte McConaghi, Les fantômes de Shearwater. On est propulsé dès les premières lignes dans ce récit choral palpitant, comme l’est l’héroïne naufragée. Les descriptions de la faune et la flore sont totalement immersives. Le huis clos de cette île australe fonctionne parfaitement et les différents lieux d’action recèlent chacun leur lot de mystère, qu’on découvre au fil des pages. Les cinq protagonistes tissent des liens entre eux, ici soudés par les secrets, là attirés comme des aimants, ailleurs encore, méfiants. L’autrice explore avec une grande précision les blessures d’enfance et les drames familiaux tout en déroulant ce thriller écologique sur fond de cataclysmes et de menace d’extinction. Les indices sont admirablement semés pour entraîner le lecteur sur de fausses pistes sans jamais le perdre. Malgré le déchaînement des éléments, beaucoup de douceur enveloppe les personnages profondément attachants, livrés à eux-mêmes et pourtant tellement instinctifs. Chacun à sa manière fait corps avec la nature et apporte à la survie de la communauté le savoir qu’il possède. Le récit est d’une intensité rare, montrant sans doute que dans des conditions extrêmes, les humains peuvent donner le pire d’eux-mêmes, mais aussi le meilleur. Cela nous renforce aussi dans l’idée que l’on peut se délivrer de ses démons, même si parfois, le prix à payer est élevé.


Les fantômes de Shearwater. Charlotte McConaghi. Éditions Actes Sud. 23,50 €

mercredi 25 mars 2026

Aqua

 

Après un parcours immuable, une goutte de pluie s’écrase sur le sol. Des millions de gouttes autour d’elles suivent des destins divergents, certaines emportées par le vent, d’autres ruisselant sur la roche, d’autres encore absorbées par la terre. La rivière du village, la Maline, se gorge d’eau. Il pleut dans ce bourg normand de quelques centaines d’âmes. Martin Jobard attend les administrés sous les halles. Il veut leur exposer son programme de modernisation du réseau d’eau potable. Adoubé par son oncle, maire sortant, il brigue le poste aux prochaines élections. Énarque, fonctionnaire au ministère de l’Écologie, il est censé sauver les cours d’eau et la nature environnante. Depuis ses bureaux, à la Défense, il s’ennuie et nourrit de nouvelles ambitions. Quand il propose d’abandonner le fonctionnement habituel du village et de rejoindre le réseau d’un groupement de communes voisines, plus moderne, les habitants, déterminés à préserver leur autonomie et la source des anciens, s’insurgent, Maria en tête. Diplômée de sociologie, elle a quitté sa Roumanie natale pour étudier en France puis est venue s’installer à la campagne avec son mari et a ouvert un bistrot-épicerie. Autour d’elle, une petite équipe motivée fait campagne. Maria va être confrontée à bien des désillusions. De nombreux obstacles vont se dresser devant elle. Elle s’obstine. A quel prix ? L’été où l’eau vient à manquer, les failles de chacun se révèlent.
Après Humus, qui s’attelait à l’élément Terre, Gaspard Kœnig nous dévoile les mystères de l’Eau avec Aqua. Le décor est planté au même endroit. Le protagoniste principal du premier roman fait d’ailleurs discrètement quelques incursions dans cette nouvelle histoire. Les personnages y sont plus vrais que nature, les rancœurs et autres querelles de clocher, exacerbées. L’agriculteur veut arroser, le survivaliste économiser, le contribuable lambda, bénéficier des services qu’il paye. Quant à la naturopathe, elle ressent certaines choses que d’autres préfèrent ignorer. Maria, idéaliste, sacrifie tout à son jusque-boutisme. L’auteur confronte les exigences de la vie contemporaine et la volonté de préserver le patrimoine local. Peut-on trouver des compromis entre organisation de l’ancien temps et modernisme ? Gaspard Kœnig nous entraîne dans les méandres d’une intrigue prenante. Très au fait des contraintes administratives et des mécanismes institutionnels, il dissèque les luttes de pouvoir, de la mairie au ministère en passant par les bureaux de la préfecture. Il explore avec autant d’aisance la ruralité, les grands bouleversements des paysages de ces dernières décennies et leurs conséquences. Le récit, dense, n’en est pas moins palpitant. Le roman ouvre des pistes de réflexion à l’échelle individuelle et collective. Une lecture intelligente, une démonstration brillante, des personnages touchants qui trouvent leur chemin. A lire absolument !

Aqua. Gaspard Kœnig. Les éditions de l’Observatoire. 23 €.

mardi 10 mars 2026

Grand Prince

Barthon-en-Retz, un petit village sans histoire au bord de l’océan Atlantique. Simone, veuve de 85 ans, se sent dépérir. Pourtant, de toute sa vie, elle n’a jamais baissé les bras. Saunière dans les marais salants, elle s’est occupée en parallèle de l’intendance du salon de coiffure de son mari. Puis, dans la pièce d’à côté, elle a créé un espace de vente d’accessoires. A la retraite de l’époux, elle aurait aimé transformer le commerce vacant en maison de la presse mais son homme ne voulait pas ; finalement, elle a vendu des parfums. Maintenant, elle est seule dans cette grande bâtisse. De temps en temps, elle reçoit la visite de son fils, un commercial très occupé et assez distant. Heureusement, elle peut compter sur sa petite-fille, Céline, et sur son amie Marthe. Malgré cela, Simone a de moins en moins envie. De moins en moins d’appétence à se lever le matin, plus la force de faire grand-chose d’autre qu’attendre sur son canapé. Et puis, un jour, un affreux crapaud en ciment rapporté d’un voyage en Espagne et posé sur le bout d’herbe à côté de sa porte d’entrée disparaît. Comme le nain de jardin du père d’Amélie Poulain, le crapaud se met à envoyer des cartes postales. Simone n’est pas folle, elle sait bien que tout ça n’est pas possible. Pourtant, ces courriers improbables allument en elle une petite flamme. Et voilà qu’on cherche avec elle à élucider ce mystère.

Alexia Stresi a l’art de donner vie à des personnages inoubliables. Avec Grand Prince, on entre totalement dans la peau de cette vieille dame. On ressent les renoncements, les douleurs, physiques et psychiques, les déceptions. On entend le tic-tac de l’horloge dans le silence des maisons figées par le grand âge. On perçoit la lassitude de Simone, cette chape de plomb qui tombe et aspire le désir. Et puis, un vol incongru change la donne. Quand cet objet inanimé se manifeste, Simone est piquée au vif. Changement de paradigme. Le rythme s’accélère. La protagoniste a trimé, souffert, quitté l’école trop tôt. Elle a mis son mouchoir sur les difficultés de la vie, sur les frustrations et les drames. Le phrasé de Simone, à travers la plume authentique et vibrante de l’autrice, transpire de tout ça. Et tout à coup, la fraîcheur, les possibles surgissent. Y a-t-il un âge pour être curieux et découvrir tout ce qu’on a jusque-là raté “faute de”… ? Sous l’impulsion de son crapaud, notre octogénaire fatiguée se transforme en une mamie dont l’énergie entraîne tout un village. Il est question de seconde chance, de transmission, d’amour, d’amitié… La chute est magnifique, d’une tendresse inouïe et d’une simplicité désarmante. Il se dégage une grande authenticité tout au long des pages. Je me suis laissé emporter et je ne peux que vous conseiller de faire de même. Hommage émouvant à la vie de nos grands-mères, ce roman est aussi une invitation à l’espérance. Tant qu’on respire, il n’est jamais trop tard !

Grand Prince. Alexia Stresi. Editions Flammarion. 21,00 €

vendredi 6 mars 2026

Laisse couler l'amour... et ton coeur débordera

Josyane, surnommée Josy, est vendeuse de prêt-à-porter mais elle aurait adoré être une grande écrivaine. Elle lit tous les livres de son autrice préférée, Joséphine Dos Santos. Pour autant, elle aime son travail (son gentil patron, Aurélien, y est sans doute pour quelque chose). Ses collègues, Assia et Dorothy, sont aussi ses deux meilleures copines. L’heure est grave car la boutique rencontre quelques difficultés face à la concurrence. Il faut trouver une idée lumineuse pour éviter de mettre la clé sous la porte. Au terme d’un brainstorming ébouriffant, l’équipe du magasin valide finalement une grosse commande de pantacourts d’hiver écossais. A réception des colis, horreur ! Josy a fait une erreur dans les tailles. Les vêtements, invendables, sont remisés dans l’arrière-boutique. La jeune femme, catastrophée, entasse les cartons les uns par-dessus les autres. Mais, déséquilibrée, elle chute lourdement et perd connaissance. Lorsqu’elle reprend conscience, elle est allongée au milieu d’un magasin Zadig et Voltaire. D’après Valentine, jeune femme qui prétend être son assistante, elle vient de faire un malaise vagal. Désorientée, Josy a du mal à comprendre pourquoi on l’appelle Joséphine. Valentine lui rappelle qu’elle cherchait une robe pour participer le soir-même à l’émission littéraire en vogue à laquelle elle était enfin invitée. Une consécration pour celle qui a vendu 350 000 exemplaires de son dernier roman. Comment Josy a-t-elle pu se retrouver dans la peau de son écrivaine préférée et que va-t-il advenir ?
Bienvenue dans le monde du pastiche, largement saupoudré de second degré et assaisonné d’une subtile dose d’absurde. La couleur rose du livre de Pascal Fioretto m’a sauté aux yeux ! Facilement repérable dans cet environnement gris qui fait notre quotidien en ce moment. J’avais grand besoin d’échapper à la pluie et à la morosité… Voilà donc une évasion livresque sous la forme d’un roman “à l’eau de rose” revu et corrigé par l’auteur de L’anomalie du train 006, pastiche du Goncourt, franchement aimé, chroniqué dans ces pages, toujours d’actualité. Pascal Fioretto connaît bien le petit monde littéraire et il brosse un tableau satirique du grand cirque parisien. La nouvelle Joséphine Dos Santos alias Josy se met en tête d’écrire non pas un best-seller encensé par le public mais un livre qui plaira aux critiques. Évidemment, son “amnésie”, son talent improvisé et son inexpérience vont entraîner de nombreux quiproquos. En voulant se conformer aux codes, elle les dénonce, sous la plume habile de l’auteur. Au milieu de tout ce bazar, glissez une grand-mère pas banale. Le cocktail est explosif. Le texte est plus intelligent qu’il n’y paraît et on rit de bon cœur aux références littéraires égrenées au fil des pages. Laisse couler l’amour et ton cœur débordera se dévore aussi facilement que le Feel-good qu’il imite. C’est léger et malicieux. L’intrigue potentiellement bancale (physique quantique et autre théorie des cordes) retombe plutôt bien sur ses pattes. Le rire a des vertus thérapeutiques, pourquoi s’en priver ?


Laisse couler l’amour… et ton cœur débordera. Pascal Fioretto. Éditions du Cherche-midi. 19,00 €.

Les éléments



Eau, Terre, Feu, Air. Autour de ces éléments s’articule la vie, des vies. Tout d’abord celle de Vanessa Carvin. Elle se réfugie sur une île isolée, loin de Dublin. Son mari, responsable de la Fédération de Natation, a été condamné pour abus sexuels sur des très jeunes filles. Elle change de nom, se met dans sa bulle pour survivre aux drames, à sa culpabilité de n’avoir rien vu, se purifier. Un jeune homme quitte son foyer pour échapper au rêve que son père a fait pour lui. Un parcours semé d’embûches l’attend. Les racines de la souffrance sont profondément ancrées et l’on n’enterre pas facilement sa culpabilité. Freya, elle, sauve des vies. Son aura de médecin spécialiste des grands brûlés est pourtant bientôt entachée par le récit de son histoire, sombre, et du chemin terrifiant qu’elle a emprunté pour résister. Elle se consume avant l’embrasement. Un père célibataire entreprend un très long périple avec son fils de quatorze ans. Ils montent dans un avion à Sydney pour arriver vingt-quatre heures plus tard en Irlande, sur une toute petite île, où a lieu un enterrement auquel ils ne sont pas conviés. Un voyage qui permet au père de libérer la parole et au fils de comprendre les pièces manquantes au puzzle de son existence. Maintenant que la vérité est dite, le père va-t-il enfin s’autoriser à respirer ? 

Cinq cents mots ne suffiront pas pour encenser la profondeur de cet ouvrage. Si j’ai d’abord eu un mouvement de recul en découvrant que cette femme, réfugiée sur l’île, fuyait son prédateur sexuel de mari, je me suis vite reprise. John Boyne explore les âmes de ses personnages avec une grande maîtrise. Quatre histoires singulières, plusieurs temporalités, des protagonistes qui sautent d’une partie à l’autre, endossant un rôle différent à chaque fois, ce qui permet de les observer sous différentes facettes. Quatre éléments qui interagissent, c’est symbolique, une sorte de parcours initiatique. Au fil des pages, qu’on finit par tourner sans plus pouvoir s’arrêter, on voit s’élargir le champ, on prend de la hauteur. Le style est simple et efficace, sans jugement. L’auteur montre comment sont intriquées les blessures profondes, les traumatismes de l’enfance, l’impossibilité de réparer et le chemin vers la résilience. Il ne s’appesantit pas sur les crimes, il explore la complexité de l’humain et ses contradictions. Il dissèque habilement les sentiments et floute les frontières. Bourreaux, victimes, résistance, soumission tout s’enchevêtre, distordant les antagonismes. On est embarqué avec les personnages, sous tension, espérant comme eux sortir la tête de l’eau, s’ancrer sans s’ensevelir, préserver la flamme sans se brûler les ailes et respirer, enfin à sa place, libéré de ses entraves. L’auteur nous entraîne sans voyeurisme dans l’obscurité des humains mais il parvient à faire la part belle à la lumière. De sorte que l’on referme ce récit prodigieux en se disant : malgré la noirceur du monde, tout n’est pas perdu. Et ça fait du bien !

Les éléments. John Boyne. Editions JC Lattès. 23,90 €.