mercredi 3 juin 2026

Sur les traces de Marie Stuart

Vous est-il déjà arrivé de choisir vos destinations de voyage en fonction de vos lectures ou l’inverse ? Récemment et à ma bonne habitude, je cherchais un ouvrage dans les rayons de ma bibliothèque. Mes doigts s’arrêtent sur Marie Stuart, de Stefan Zweig. J’en repoussais inexplicablement la lecture depuis longtemps. Etait-ce un hasard si, à quelques jours de mon départ pour l’Écosse, mon regard s’était accroché à ce titre ? Me voilà donc plongée dans la lecture de cette incroyable biographie, portée par l’écriture ciselée de Stefan Zweig (traduit par Alzir Hella). Éblouie, une fois encore, par le style, la précision, l’enquête approfondie nécessairement menée. Zweig livre force détails sur la vie de cette reine célèbre dont la fin tragique a créé un précédent chez les têtes couronnées. Au fil des pages, je voyage en France (Marie – 1542/87, de la lignée des Guise, y a été envoyée très tôt et fut même mariée avec François II à l’âge de dix-sept ans – elle a donc été reine de France). Devenue veuve, elle retourne sur sa terre natale. L’ombre d’Elisabeth, sa cousine, reine d’Angleterre, rode. Bousculée par les conflits incessants entre les nobles, l’Écosse, convertie à la Réforme anglicane, se méfie d’une reine catholique. Après le faste de la cour de France, Marie doit s’adapter au climat plus rude des châteaux écossais, aux complots ourdis de toutes parts. Me voilà partie avec elle… 

Tout à coup ces noms lus prennent forme sous mes yeux. De vieilles pierres se dressent et murmurent l’histoire que je suis en train de lire. De Blackness Castle au château de Lochleven en passant par Stirling, Holyrood Palace et évidemment, Edinburgh Castle, je découvre les lieux où Marie a vécu ou été emprisonnée. Là où elle a aimé ou trahi. Le passé reprend vie et donne à l’ouvrage de Stefan Zweig
une dimension unique. J’aime débusquer dans mes lectures des endroits connus ou à explorer… Parfois,
au détour des pages, on a de belles surprises comme cette fois où j’avais découvert un lieu familier dans Le bouc émissaire de Daphné du Maurier. En Écosse, on franchit souvent la frontière entre réel et fiction... La nature somptueuse et l’architecture médiévale ont servi de décor à de nombreux films, de Highlander à Harry Potter en passant par Braveheart et Outlander. Lacs, ruines et autres paysages… on admire ainsi le viaduc du Poudlhard express ou le champ de bataille de Culloden. Quant à Mary Stuart, Queen of Scots, pour y revenir, elle est omniprésente dans les musées écossais et a inspiré, elle aussi, des œuvres littéraires et adaptations cinématographiques. La biographie de Zweig est un monument d’Histoire. Un bémol cependant, le traitement fait aux femmes, encore une fois, jugées, sous l’influence de Freud, hystériques, ou influençables. A travers le temps, les lieux, les mœurs, le livre et le voyage nous incitent à la curiosité, à l’ouverture sur l’Art et le monde… Cela nous invite à évoluer, en général. Et vous, quel voyage allez-vous programmer ?


Marie Stuart. Stefan Zweig. Livre de Poche. 8,70 €

Églantine retrouvée

 

Germaine et Eugène s’aiment. Ils ont la vie devant eux et des rêves plein la tête. Leur foyer, avec la naissance de leur fille Églantine, est devenu une famille. Mais le malheur frappe à la porte. Le père est foudroyé par la maladie après avoir marché sous l’orage. La mère s’éteint un peu plus tard, poitrinaire. Églantine, encore toute petite, est désormais orpheline. Elle est recueillie dans la ferme de son grand-père, Manuel, et grandit avec ses oncles, tantes, cousins et cousines. Les saisons se succèdent au rythme des travaux agricoles. Plantée dans le bocage vendéen, la ferme ne laisse aucun répit. Les vaches portent des noms de fruits, sauf Charmante. Aux champs, on bine, on sarcle... La vie du quotidien s’égrène. Églantine dort avec sa cousine, Marie-Jo. Le chien Rip fait son travail de gardien. Un jour, une chienne blessée se réfugie dans la cour. Les enfants en prennent soin et l’adoptent. On construit une cabane avec le petit Maurice. On se prépare pour le premier jour d’école. Il y a l’église aussi. La vie avance, de petits riens en grands malheurs. Églantine a soif d’apprendre mais, sans parents pour la soutenir, pourra-t-elle se créer un avenir ? La vie religieuse serait-elle le chemin vers l’indépendance ?
Difficile de résumer Églantine retrouvée de Yves Viollier car le roman est constitué d’une multitude de moments de vie et c’est ce qui fait tout son charme. Le feu qu’on ravive dans la cheminée, les sabots qui se ventousent dans la terre alourdie par la pluie… On plonge dans le quotidien de paysans vendéens au milieu des années trente. Le mode de vie rude, les épreuves auxquelles la vie les soumet, les petites joies de tous les jours, tout est relaté simplement, sans débordements. Églantine traverse le récit, petite fille vive et différente parce qu’orpheline. Elle ne dispose pas des mêmes prérogatives, porte les vêtements reprisés de ses cousines aînées, bénéficie de la charité pour aller à l’école et se nourrir. Elle se sait différente mais supporte sans se plaindre. Elle préserve à l’intérieur d’elle une part de rêve et l’appétence pour le bonheur. Avec elle on traverse les drames qui secouent la famille et on ressuscite les habitudes qui avaient cours dans les villages. Au-delà de la minutieuse et extraordinaire chronique paysanne, on est porté par la force émanant de l’écriture. Malgré les petites humiliations dues à son statut, Églantine continue de croire que le chemin s’éclaircira pour elle. Les descriptions sont précises, sans aucune longueur. Le décor est tellement bien planté qu’on se fond dedans, on entend, on sent, on voit. A la toute fin, Yves Viollier s’interroge sur ce que l’on sait de l’enfance de nos parents ; souvent rarement plus que les bribes de souvenirs qu’ils ont transmis. En revisitant ici la vie de sa maman, l’auteur lui rend un hommage vibrant. On a la larme à l’œil. Un très beau moment de lecture.


Églantine retrouvée. Yves Viollier. Editions Presse de la Cité. 21 €.

jeudi 14 mai 2026

Mon nom ne suffit pas

 

Après ses études en littérature et un échec à un concours de théâtre étudiant, Melina Green, installée à New York avec son meilleur ami, Andre, écrit une nouvelle pièce inspirée par la vie d’une de ses ancêtres, Emilia Bassano, poétesse élisabéthaine. L’œuvre a peu de chance d’être jouée, tant les producteurs, à Broadway, vivent dans un entre soi où les femmes sont rares. Elle hésite donc à valider sa participation à un festival réputé, persuadée de n’avoir aucune chance. Au terme d’une soirée très arrosée, Andre envoie la pièce sous un pseudonyme masculin. Le jour où “Mel” reçoit un courrier confirmant que son œuvre a été sélectionnée, elle a du mal à comprendre.
A la fin du XVIème siècle, à Londres, Emilia Bassano, issue d’une famille de musiciens italiens, pupille d’aristocrates anglais, est une jeune fille instruite et à l’esprit vif. Sa vie bascule le jour où, à treize ans, elle se voit destinée à devenir courtisane, sous la protection d’un vieux Lord-chambellan. Aux côtés de son “bienfaiteur” elle fréquente la cour et supervise avec lui les pièces de théâtre qui seront jouées devant la Reine. Les femmes de cette époque n’ayant tout simplement pas le droit de faire entendre leur voix, elle écrit, en secret. Elle côtoie beaucoup de gens de lettres et parmi eux, quelqu’un lui suggère de se mettre en relation avec un certain William Shakespeare, acteur  qui se rêve dramaturge mais peu doué pour l’écriture.
Mon nom ne suffit pas raconte les histoires entremêlées de deux femmes, à des époques différentes, qui doivent surmonter les obstacles érigés devant elles par la société. Privées du droit d’exister pleinement, elles ne peuvent revendiquer qui elles sont vraiment et doivent se cacher derrière un nom d’homme pour obtenir une certaine légitimité. Nous connaissons d’autres exemples célèbres. Plus de quatre siècles se sont écoulés et, si beaucoup de choses ont évolué, Jodi Picoult décrit habilement les stéréotypes auxquels le “sexe faible” est encore actuellement confronté. Ces barrières sont souvent inconscientes. Dans une organisation pensée depuis des lustres par des individus n’ayant jamais eu à douter de leur bon droit et dont l’indépendance et la visibilité sont structurelles, il est dur de faire bouger les lignes. Et les femmes sont sur la première, pour rappeler qu’elles constituent une moitié de l’humanité, pleinement capable. Vous l’aurez compris, le livre est résolument féministe. Par ce mot, on entend mettre en lumière l’extraordinaire potentiel des femmes sans juger les hommes, enfermés comme leurs consœurs dans des clichés qui ont la peau dure. Les personnages masculins du livre ne sont pas caricaturaux, ils touchent par leur force et leur vulnérabilité et étayent la thèse défendue plus haut que les femmes ne luttent pas contre mais avec. Au passage, de nombreuses références des textes de Shakespeare parsèment ce récit très bien documenté, semant le doute sur la légitimité du célèbre auteur. Une lecture addictive !


Mon nom ne suffit pas. Jodie Picoult. Éditions Charleston. 22,90€

mercredi 22 avril 2026

Le feu et la rose

« Chez soi, c’est l’endroit d’où l’on vient » est-il écrit en épigraphe, selon les mots de T.S Eliot. Le Morvan est une île, défend d’emblée la narratrice. Et nous plongeons dans les cours d’eau, les forêts, l’immensité et la dimension sauvage d’une région chère à son cœur. Il y a là des sirènes, des loups et des orphelins. La jeune femme se sent comme une étrangère à Paris où elle vit. Quand elle revient au pays de ses aînés, les souvenirs affluent. Elle pense au balancier des vies. Une génération poussée vers la ville pour le travail à l’usine, la suivante retournée à la campagne, la sienne, citadine à nouveau. Le jour où elle enterre son grand-père, elle jette des dahlias sur le cercueil, puis, dans les allées bordées d’ifs du cimetière, échange avec sa grand-tante. La soeur du défunt remarque une ressemblance de plus en plus forte entre cette petite-nièce et sa propre mère, Lily. Tout à coup, la narratrice a envie d’en savoir plus sur cette aïeule qu’elle connaît si mal. Autrefois, à Paris, les nourrices du Morvan, femmes réputées pour leur santé et leur fertilité allaitaient les enfants des grands-bourgeois et des princes. Inversement, la région a été une terre d’accueil pour de nombreux orphelins pendant des décennies. Parmi ces enfants, la fameuse arrière-grand-mère, Lily. Du même âge approximativement, il y eut aussi un certain Jean Genet. L’histoire commence.
Attendez-vous à suspendre le temps, le remonter, même. Dans ce nouveau roman, à la fois intime et universel, Maud Simonnot nous oblige à ralentir. Elle arpente une région sauvage, isolée au cœur de la France. Elle explore chaque essence d’arbre, la flore variée – explosion de couleurs – et la faune mystérieuse. Elle renvoie le lecteur à des sensations de l’enfance, éprouvées par tous, ceux d’avant aussi. Les éléments biographiques d’un artiste tourmenté permettent de tirer un fil, d’imaginer une reconstitution. L’histoire connue de l’un est un prétexte pour réinventer celle de l’autre, anonyme. Et Lily surgit de l’ombre de temps anciens et presqu’oubliés. Dans Le feu et la rose, chaque mot est posé avec une incroyable délicatesse. La poésie adoucit la rudesse du monde et Maud Simonnot sait la manier pour mettre en lumière la vie simple, la communion avec la nature ; on retrouve les thèmes qui lui sont chers, mais cette fois, elle semble se dévoiler un peu plus et dresse un portrait magnifique des gens ordinaires dans cet écrin magique du Morvan, si particulier qu’il semble détaché du reste du monde, région insulaire enserrée dans la brume. On a envie d’aller découvrir ses mystères, si proches et qui nous échappent pourtant. Le passé revisité, celui de Jean Genet bien sûr, celui d’autres célébrités pour lesquelles le Morvan est une terre à part, et celui de Lily, mène aussi à la propre enfance de l’autrice et sans doute un peu à la nôtre. Pour rejoindre cette île, il ne reste plus qu’à embarquer.


Le Feu et la rose. Maud Simonnot. Editions de l’Observatoire. 21 €.

Les fantômes de Shearwater


Plusieurs voix s’élèvent sur une île battue par les vents et malmenée par les tempêtes ; un père et ses trois enfants gardiens de cet endroit perdu au bout du monde. Et puis voilà que l’océan en furie recrache une femme déchirée par les rochers mais vivante. Ils lui portent secours, la soignent et la réchauffent dans le confort sommaire du vieux phare qui leur tient lieu de maison. Terre à la fois magnifique et hostile, l’île abrite la plus grande banque de graines au monde. Mais la base scientifique est à l’abandon. Les chercheurs sont partis et les outils pour communiquer avec le continent ont été détruits. En attendant le prochain bateau qui doit revenir dans quelques semaines, les quatre membres de la famille apprennent à cohabiter avec l’inconnue qu’ils viennent de sauver. Tant de questions se posent sur la présence de cette femme au milieu de nulle part. Qu’est-elle venue chercher ? Chacun s’apprivoise prudemment. Tous ont des blessures et des secrets à cacher. Ils ne savent pas si se dévoiler les mettrait en péril ou en sécurité. Dans le doute, ils s’abstiennent. L’île, autrefois, servait pour l’exploitation des graisses animales et les populations de phoques et d’otaries ont été décimées. Les voix de nombreux fantômes s’élèvent dans les bourrasques qui balayent inlassablement ces lieux sauvages. L’équilibre est menacé par la montée des eaux et la nécessité de préserver des milliers de graines est la raison de leur présence ici. Plus le danger grandit, plus les masques tombent.
A couper le souffle. Voilà ce qui me vient en tête pour parler de ce roman de Charlotte McConaghi, Les fantômes de Shearwater. On est propulsé dès les premières lignes dans ce récit choral palpitant, comme l’est l’héroïne naufragée. Les descriptions de la faune et la flore sont totalement immersives. Le huis clos de cette île australe fonctionne parfaitement et les différents lieux d’action recèlent chacun leur lot de mystère, qu’on découvre au fil des pages. Les cinq protagonistes tissent des liens entre eux, ici soudés par les secrets, là attirés comme des aimants, ailleurs encore, méfiants. L’autrice explore avec une grande précision les blessures d’enfance et les drames familiaux tout en déroulant ce thriller écologique sur fond de cataclysmes et de menace d’extinction. Les indices sont admirablement semés pour entraîner le lecteur sur de fausses pistes sans jamais le perdre. Malgré le déchaînement des éléments, beaucoup de douceur enveloppe les personnages profondément attachants, livrés à eux-mêmes et pourtant tellement instinctifs. Chacun à sa manière fait corps avec la nature et apporte à la survie de la communauté le savoir qu’il possède. Le récit est d’une intensité rare, montrant sans doute que dans des conditions extrêmes, les humains peuvent donner le pire d’eux-mêmes, mais aussi le meilleur. Cela nous renforce aussi dans l’idée que l’on peut se délivrer de ses démons, même si parfois, le prix à payer est élevé.


Les fantômes de Shearwater. Charlotte McConaghi. Éditions Actes Sud. 23,50 €

mercredi 25 mars 2026

Aqua

 

Après un parcours immuable, une goutte de pluie s’écrase sur le sol. Des millions de gouttes autour d’elles suivent des destins divergents, certaines emportées par le vent, d’autres ruisselant sur la roche, d’autres encore absorbées par la terre. La rivière du village, la Maline, se gorge d’eau. Il pleut dans ce bourg normand de quelques centaines d’âmes. Martin Jobard attend les administrés sous les halles. Il veut leur exposer son programme de modernisation du réseau d’eau potable. Adoubé par son oncle, maire sortant, il brigue le poste aux prochaines élections. Énarque, fonctionnaire au ministère de l’Écologie, il est censé sauver les cours d’eau et la nature environnante. Depuis ses bureaux, à la Défense, il s’ennuie et nourrit de nouvelles ambitions. Quand il propose d’abandonner le fonctionnement habituel du village et de rejoindre le réseau d’un groupement de communes voisines, plus moderne, les habitants, déterminés à préserver leur autonomie et la source des anciens, s’insurgent, Maria en tête. Diplômée de sociologie, elle a quitté sa Roumanie natale pour étudier en France puis est venue s’installer à la campagne avec son mari et a ouvert un bistrot-épicerie. Autour d’elle, une petite équipe motivée fait campagne. Maria va être confrontée à bien des désillusions. De nombreux obstacles vont se dresser devant elle. Elle s’obstine. A quel prix ? L’été où l’eau vient à manquer, les failles de chacun se révèlent.
Après Humus, qui s’attelait à l’élément Terre, Gaspard Kœnig nous dévoile les mystères de l’Eau avec Aqua. Le décor est planté au même endroit. Le protagoniste principal du premier roman fait d’ailleurs discrètement quelques incursions dans cette nouvelle histoire. Les personnages y sont plus vrais que nature, les rancœurs et autres querelles de clocher, exacerbées. L’agriculteur veut arroser, le survivaliste économiser, le contribuable lambda, bénéficier des services qu’il paye. Quant à la naturopathe, elle ressent certaines choses que d’autres préfèrent ignorer. Maria, idéaliste, sacrifie tout à son jusque-boutisme. L’auteur confronte les exigences de la vie contemporaine et la volonté de préserver le patrimoine local. Peut-on trouver des compromis entre organisation de l’ancien temps et modernisme ? Gaspard Kœnig nous entraîne dans les méandres d’une intrigue prenante. Très au fait des contraintes administratives et des mécanismes institutionnels, il dissèque les luttes de pouvoir, de la mairie au ministère en passant par les bureaux de la préfecture. Il explore avec autant d’aisance la ruralité, les grands bouleversements des paysages de ces dernières décennies et leurs conséquences. Le récit, dense, n’en est pas moins palpitant. Le roman ouvre des pistes de réflexion à l’échelle individuelle et collective. Une lecture intelligente, une démonstration brillante, des personnages touchants qui trouvent leur chemin. A lire absolument !

Aqua. Gaspard Kœnig. Les éditions de l’Observatoire. 23 €.

mardi 10 mars 2026

Grand Prince

Barthon-en-Retz, un petit village sans histoire au bord de l’océan Atlantique. Simone, veuve de 85 ans, se sent dépérir. Pourtant, de toute sa vie, elle n’a jamais baissé les bras. Saunière dans les marais salants, elle s’est occupée en parallèle de l’intendance du salon de coiffure de son mari. Puis, dans la pièce d’à côté, elle a créé un espace de vente d’accessoires. A la retraite de l’époux, elle aurait aimé transformer le commerce vacant en maison de la presse mais son homme ne voulait pas ; finalement, elle a vendu des parfums. Maintenant, elle est seule dans cette grande bâtisse. De temps en temps, elle reçoit la visite de son fils, un commercial très occupé et assez distant. Heureusement, elle peut compter sur sa petite-fille, Céline, et sur son amie Marthe. Malgré cela, Simone a de moins en moins envie. De moins en moins d’appétence à se lever le matin, plus la force de faire grand-chose d’autre qu’attendre sur son canapé. Et puis, un jour, un affreux crapaud en ciment rapporté d’un voyage en Espagne et posé sur le bout d’herbe à côté de sa porte d’entrée disparaît. Comme le nain de jardin du père d’Amélie Poulain, le crapaud se met à envoyer des cartes postales. Simone n’est pas folle, elle sait bien que tout ça n’est pas possible. Pourtant, ces courriers improbables allument en elle une petite flamme. Et voilà qu’on cherche avec elle à élucider ce mystère.

Alexia Stresi a l’art de donner vie à des personnages inoubliables. Avec Grand Prince, on entre totalement dans la peau de cette vieille dame. On ressent les renoncements, les douleurs, physiques et psychiques, les déceptions. On entend le tic-tac de l’horloge dans le silence des maisons figées par le grand âge. On perçoit la lassitude de Simone, cette chape de plomb qui tombe et aspire le désir. Et puis, un vol incongru change la donne. Quand cet objet inanimé se manifeste, Simone est piquée au vif. Changement de paradigme. Le rythme s’accélère. La protagoniste a trimé, souffert, quitté l’école trop tôt. Elle a mis son mouchoir sur les difficultés de la vie, sur les frustrations et les drames. Le phrasé de Simone, à travers la plume authentique et vibrante de l’autrice, transpire de tout ça. Et tout à coup, la fraîcheur, les possibles surgissent. Y a-t-il un âge pour être curieux et découvrir tout ce qu’on a jusque-là raté “faute de”… ? Sous l’impulsion de son crapaud, notre octogénaire fatiguée se transforme en une mamie dont l’énergie entraîne tout un village. Il est question de seconde chance, de transmission, d’amour, d’amitié… La chute est magnifique, d’une tendresse inouïe et d’une simplicité désarmante. Il se dégage une grande authenticité tout au long des pages. Je me suis laissé emporter et je ne peux que vous conseiller de faire de même. Hommage émouvant à la vie de nos grands-mères, ce roman est aussi une invitation à l’espérance. Tant qu’on respire, il n’est jamais trop tard !

Grand Prince. Alexia Stresi. Editions Flammarion. 21,00 €