samedi 3 octobre 2026

La dernière des Wilberforce

 

Diane a choisi une presqu’île sauvage et battue par les vents pour sa retraite d’écrivaine. Elle a découvert ce décor il y a longtemps, lors de vacances avec son mari et leurs jeunes fils, Adam et Waldo. Leur point de chute alors ? L’unique hôtel, tenu par Eva qui élève seule ses trois filles. Très vite, les deux garçons sympathisent avec les deux aînées, Annabelle et Olivia. Le quatuor s’entend à merveille. Les mères aussi. Le père, lui, s’enferme dans son travail de verbicruciste. Dix ans s’écoulent et chaque été, les “jumeaux cosmiques”, comme ils se surnomment, se retrouvent et évoluent en toute liberté dans le paysage désert. Au fil du temps, imperceptiblement, leurs jeux, leurs regards, leurs préoccupations, changent, fracturant l’équilibre de l’enfance. De longues années plus tard, Diane a acheté une maison et organise une fête sur la presqu’île. Waldo s’y rend à reculons. Tout se joue pourtant là, dans la nuit tombante et le tintement des coupes de champagne. Chacun livre alors des bribes du récit qui a lié et brisé les deux familles. Quelles révélations contiennent-elles ?

Il m’a fallu un certain temps pour choisir comment présenter La dernière des Wilberforce, tellement ce roman de Julia Kerninon est foisonnant et intense. Comment en transmettre l’essence sans trop dévoiler de ses lumières et de ses obscurités ? Une écriture juste accompagne les points de vue des différents personnages. On ne les entend pas tous. Le silence de ceux qui se taisent, oppressant, épaissit le mystère. Ceux qui parlent se dévoilent par touches subtiles. Les personnages de Diane et Eva, résilients, charismatiques et attachants, montrent que la sororité n’est pas un vain mot. Malgré les tempêtes, elles gardent la tête hors de l’eau, n’abandonnent pas, l’une en poursuivant son activité, l’autre en publiant des romans, consolidant une amitié qui ne se dément jamais. La littérature, l’écriture en particulier, occupe une place de choix. L’autrice montre l’opiniâtreté d’une femme à réaliser son rêve tout en menant de front sa vie de mère et d’épouse. Le rapport à la maternité, la place des hommes, la complexité des relations humaines, les amours perdues, la sortie de l’enfance, la violence sourde qui détruit à bas bruit, les impossibles drames, le besoin de vérité et de liberté… Tous ces sujets sont abordés avec délicatesse et pudeur. Cette histoire raconte aussi comment, derrière une apparente légèreté (la joie des vacances) se tissent des tragédies ; comment des paroles anodines peuvent ancrer une responsabilité trop lourde à porter ; comment, alors que tout a l’air si calme, la détermination à trouver réparation met au grand jour les secrets, sans vague ni tempête, mais avec une précision chirurgicale. Le livre s’ouvre sur ces mots de William Feaver : « La maîtrise du langage n’est atteinte que lorsqu’on est en mesure de reconnaître ce qui est implicite, et non seulement ce qui est dit ». Pari magistralement réussi.

La dernière des Wilberforce. Julia Kerninon. Editions de L’Iconoclaste. 21,50 €.

lundi 29 juin 2026

La famille Seagrave

 

Angleterre, début des années 1920. Cristabel Seagrave grandit dans le Dorset, au domaine familial de Chilcombe qui s’étend jusqu’à la plage. Son père est quasiment un étranger pour cette toute petite fille de trois ans, orpheline de mère élevée par les domestiques. Dans le but de faire naître un héritier, le veuf quadragénaire se remarie avec Rosalind, une femme beaucoup plus jeune que lui. Issue de la bonne société londonienne, elle a vu tous ses prétendants mourir lors de la première guerre mondiale. Cantonnée au grenier, ignorée des adultes, Cristabel apprend à lire et attend avec impatience le petit frère promis. Une soeur naît finalement avant qu’un drame vienne bouleverser l’ordre établi. Une nouvelle alliance donne alors enfin un successeur au domaine. Cristabel observe les adultes, leur vie insouciante et leurs arrangements grotesques. Les trois enfants gravitent dans le grenier de ce manoir austère et suivent les enseignements de leur gouvernante française. Cristabel prend les cadets sous son aile et les entraîne dans ses évasions livresques. Le jour où elle découvre une baleine échouée sur la plage, elle s’en autoproclame propriétaire. Vive et pleine d’imagination, elle monte des spectacles de théâtre, aidée par un peintre russe fantasque et sa cour d’admiratrices. Les enfants grandissent. L’avenir tracé des filles dans cette société n’offre pas de perspective à la hauteur de leurs rêves. Mais la guerre qui éclate en Europe redistribue les cartes et les enfants Seagrave, à l’aube de leur vie d’adultes, voient tous leurs repères basculer et choisissent de suivre chacun leur destin.
Cette saga familiale se déroule sur une période allant de 1919 à 1945. Dans ce premier roman, Joanna Quinn excelle à décrire les codes en mutation de la société anglaise de l’entre-deux guerres et les bouleversements engendrés par le conflit mondial de 1939. L’originalité du livre repose sur la personnalité de la jeune Christabel, férue de théâtre, dont on suit le parcours d’émancipation. Au fil des pages, on s’attache aux personnages dont les caractères s’affirment et dont l’évolution est minutieusement chroniquée. Si on a besoin d’un peu de temps pour découvrir l’univers et les protagonistes, une fois la mise en place effectuée, on a du mal à décrocher de cette grande fresque. L’écriture, rythmée, est agréable. Le regard porté sur la Seconde Guerre mondiale en France et le rôle joué par les services secrets britanniques permet d’aborder un sujet régulièrement traité, sous un angle différent de ce que l’on connaît. L’implication des femmes y est également mise en lumière. L’autrice manie l’art de la nuance, on sort des récits trop souvent manichéens. Dans la même veine que la Saga des Cazalet ou encore Downtown Abbey, La famille Seagrave captive le lecteur au point que la dernière page tournée, une forme de nostalgie s’empare de ce dernier à l’idée d’abandonner ces êtres devenus familiers. Sorti en 2023, le livre existe désormais en petit format, idéal à transporter pour l’été et à prix tout doux.

La famille Seagrave. Joanna Quinn. Editions Pocket. 11,20 €.

mercredi 24 juin 2026

Le crépuscule des abeilles

Alice et Elsa sont jumelles. A l’heure où l’orientation post-bac est d’actualité, elles sont sommées de faire un choix. Leurs parents, avocat et enseignante, aimeraient les voir suivre leurs traces. Si Elsa est déterminée à entreprendre des études de droits, Alice, elle, aspire à vivre à la campagne. Proche de la nature, elle a pour projet de réhabiliter la ferme inoccupée de sa grand-mère en Dordogne et d’y cultiver son jardin. Pour subvenir à ses maigres besoins, elle prévoit d’accueillir des ruches et de devenir apicultrice. Tandis qu’elle fait la rencontre d’un timide villageois avec lequel, petit à petit se nouent des sentiments profonds, Elsa s’empêtre dans des relations toxiques. Les deux sœurs gardent une grande complicité, malgré les difficultés de la vie que chacune rencontre, dans des domaines différents. Le jour où elle est confrontée à la mort de ses essaims, Alice appelle sa sœur à l’aide. Il semble que l’épandage d’un produit insecticide en bordure de sa propriété soit la cause de l’hécatombe. Devant le refus du voisin agriculteur d’adapter sa pratique, une action en justice s’impose. Les petits exploitants contre les multinationales et leur puissant lobbying, c’est David contre Goliath. Mais les deux sœurs, aidées de leurs proches, se serrent les coudes, coûte que coûte.
Porté par une écriture soignée et un fond ultra documenté, Le Crépuscule des abeilles, texte engagé, reste un roman haletant. C’est cela qui fait sa grande force. Construit sur une double temporalité, le récit nous emmène dans le passé, au moment où Alice s’installe à la campagne, puis au présent, quand Elsa plaide dans un procès contre Oxol, une firme qui vend un produit de la classe des néonicotinoïdes appelé Le Gaucho, accusée d’homicide volontaire avec préméditation. On pourrait être freiné dans l’envie de lecture par le déploiement d’une part, des considérations juridiques, d’autre part, des explications scientifiques liées aux produits utilisés. Or, Célestin Robaglia évite habilement tous les écueils qui pourraient faire renoncer son lecteur et le tient en haleine du début à la fin avec un exposé vivant, clair, didactique et aéré. Bien entendu, certains propos sont glaçants quant au fonctionnement d’un système corrompu et rappellent la réalité d’un enjeu majeur pour notre société de demain : sauvegarder la biodiversité et les équilibres naturels fragilisés sans renoncer aux progrès. Une entreprise qui vend des produits toxiques, rendant les gens malades, tout en fabriquant, via une autre filiale, des médicaments pour les soigner (on ne parle pas des pertes humaines entre les deux), peut-elle être l’avenir de notre humanité ? L’auteur fait une démonstration brillante en appuyant sa fiction sur des faits. On ne lâche pas Le Crépuscule des abeilles une fois qu’on a mis le nez dedans. Pour le pire peut-être, mais pourquoi pas pour le meilleur ?


Le Crépuscule des abeilles. Célestin Robaglia. Éditions de la Belle Étoile. 9,50 €.

mercredi 3 juin 2026

Sur les traces de Marie Stuart

Vous est-il déjà arrivé de choisir vos destinations de voyage en fonction de vos lectures ou l’inverse ? Récemment et à ma bonne habitude, je cherchais un ouvrage dans les rayons de ma bibliothèque. Mes doigts s’arrêtent sur Marie Stuart, de Stefan Zweig. J’en repoussais inexplicablement la lecture depuis longtemps. Etait-ce un hasard si, à quelques jours de mon départ pour l’Écosse, mon regard s’était accroché à ce titre ? Me voilà donc plongée dans la lecture de cette incroyable biographie, portée par l’écriture ciselée de Stefan Zweig (traduit par Alzir Hella). Éblouie, une fois encore, par le style, la précision, l’enquête approfondie nécessairement menée. Zweig livre force détails sur la vie de cette reine célèbre dont la fin tragique a créé un précédent chez les têtes couronnées. Au fil des pages, je voyage en France (Marie – 1542/87, de la lignée des Guise, y a été envoyée très tôt et fut même mariée avec François II à l’âge de dix-sept ans – elle a donc été reine de France). Devenue veuve, elle retourne sur sa terre natale. L’ombre d’Elisabeth, sa cousine, reine d’Angleterre, rode. Bousculée par les conflits incessants entre les nobles, l’Écosse, convertie à la Réforme anglicane, se méfie d’une reine catholique. Après le faste de la cour de France, Marie doit s’adapter au climat plus rude des châteaux écossais, aux complots ourdis de toutes parts. Me voilà partie avec elle… 

Tout à coup ces noms lus prennent forme sous mes yeux. De vieilles pierres se dressent et murmurent l’histoire que je suis en train de lire. De Blackness Castle au château de Lochleven en passant par Stirling, Holyrood Palace et évidemment, Edinburgh Castle, je découvre les lieux où Marie a vécu ou été emprisonnée. Là où elle a aimé ou trahi. Le passé reprend vie et donne à l’ouvrage de Stefan Zweig
une dimension unique. J’aime débusquer dans mes lectures des endroits connus ou à explorer… Parfois,
au détour des pages, on a de belles surprises comme cette fois où j’avais découvert un lieu familier dans Le bouc émissaire de Daphné du Maurier. En Écosse, on franchit souvent la frontière entre réel et fiction... La nature somptueuse et l’architecture médiévale ont servi de décor à de nombreux films, de Highlander à Harry Potter en passant par Braveheart et Outlander. Lacs, ruines et autres paysages… on admire ainsi le viaduc du Poudlhard express ou le champ de bataille de Culloden. Quant à Mary Stuart, Queen of Scots, pour y revenir, elle est omniprésente dans les musées écossais et a inspiré, elle aussi, des œuvres littéraires et adaptations cinématographiques. La biographie de Zweig est un monument d’Histoire. Un bémol cependant, le traitement fait aux femmes, encore une fois, jugées, sous l’influence de Freud, hystériques, ou influençables. A travers le temps, les lieux, les mœurs, le livre et le voyage nous incitent à la curiosité, à l’ouverture sur l’Art et le monde… Cela nous invite à évoluer, en général. Et vous, quel voyage allez-vous programmer ?


Marie Stuart. Stefan Zweig. Livre de Poche. 8,70 €

Églantine retrouvée

 

Germaine et Eugène s’aiment. Ils ont la vie devant eux et des rêves plein la tête. Leur foyer, avec la naissance de leur fille Églantine, est devenu une famille. Mais le malheur frappe à la porte. Le père est foudroyé par la maladie après avoir marché sous l’orage. La mère s’éteint un peu plus tard, poitrinaire. Églantine, encore toute petite, est désormais orpheline. Elle est recueillie dans la ferme de son grand-père, Manuel, et grandit avec ses oncles, tantes, cousins et cousines. Les saisons se succèdent au rythme des travaux agricoles. Plantée dans le bocage vendéen, la ferme ne laisse aucun répit. Les vaches portent des noms de fruits, sauf Charmante. Aux champs, on bine, on sarcle... La vie du quotidien s’égrène. Églantine dort avec sa cousine, Marie-Jo. Le chien Rip fait son travail de gardien. Un jour, une chienne blessée se réfugie dans la cour. Les enfants en prennent soin et l’adoptent. On construit une cabane avec le petit Maurice. On se prépare pour le premier jour d’école. Il y a l’église aussi. La vie avance, de petits riens en grands malheurs. Églantine a soif d’apprendre mais, sans parents pour la soutenir, pourra-t-elle se créer un avenir ? La vie religieuse serait-elle le chemin vers l’indépendance ?
Difficile de résumer Églantine retrouvée de Yves Viollier car le roman est constitué d’une multitude de moments de vie et c’est ce qui fait tout son charme. Le feu qu’on ravive dans la cheminée, les sabots qui se ventousent dans la terre alourdie par la pluie… On plonge dans le quotidien de paysans vendéens au milieu des années trente. Le mode de vie rude, les épreuves auxquelles la vie les soumet, les petites joies de tous les jours, tout est relaté simplement, sans débordements. Églantine traverse le récit, petite fille vive et différente parce qu’orpheline. Elle ne dispose pas des mêmes prérogatives, porte les vêtements reprisés de ses cousines aînées, bénéficie de la charité pour aller à l’école et se nourrir. Elle se sait différente mais supporte sans se plaindre. Elle préserve à l’intérieur d’elle une part de rêve et l’appétence pour le bonheur. Avec elle on traverse les drames qui secouent la famille et on ressuscite les habitudes qui avaient cours dans les villages. Au-delà de la minutieuse et extraordinaire chronique paysanne, on est porté par la force émanant de l’écriture. Malgré les petites humiliations dues à son statut, Églantine continue de croire que le chemin s’éclaircira pour elle. Les descriptions sont précises, sans aucune longueur. Le décor est tellement bien planté qu’on se fond dedans, on entend, on sent, on voit. A la toute fin, Yves Viollier s’interroge sur ce que l’on sait de l’enfance de nos parents ; souvent rarement plus que les bribes de souvenirs qu’ils ont transmis. En revisitant ici la vie de sa maman, l’auteur lui rend un hommage vibrant. On a la larme à l’œil. Un très beau moment de lecture.


Églantine retrouvée. Yves Viollier. Editions Presse de la Cité. 21 €.

jeudi 14 mai 2026

Mon nom ne suffit pas

 

Après ses études en littérature et un échec à un concours de théâtre étudiant, Melina Green, installée à New York avec son meilleur ami, Andre, écrit une nouvelle pièce inspirée par la vie d’une de ses ancêtres, Emilia Bassano, poétesse élisabéthaine. L’œuvre a peu de chance d’être jouée, tant les producteurs, à Broadway, vivent dans un entre soi où les femmes sont rares. Elle hésite donc à valider sa participation à un festival réputé, persuadée de n’avoir aucune chance. Au terme d’une soirée très arrosée, Andre envoie la pièce sous un pseudonyme masculin. Le jour où “Mel” reçoit un courrier confirmant que son œuvre a été sélectionnée, elle a du mal à comprendre.
A la fin du XVIème siècle, à Londres, Emilia Bassano, issue d’une famille de musiciens italiens, pupille d’aristocrates anglais, est une jeune fille instruite et à l’esprit vif. Sa vie bascule le jour où, à treize ans, elle se voit destinée à devenir courtisane, sous la protection d’un vieux Lord-chambellan. Aux côtés de son “bienfaiteur” elle fréquente la cour et supervise avec lui les pièces de théâtre qui seront jouées devant la Reine. Les femmes de cette époque n’ayant tout simplement pas le droit de faire entendre leur voix, elle écrit, en secret. Elle côtoie beaucoup de gens de lettres et parmi eux, quelqu’un lui suggère de se mettre en relation avec un certain William Shakespeare, acteur  qui se rêve dramaturge mais peu doué pour l’écriture.
Mon nom ne suffit pas raconte les histoires entremêlées de deux femmes, à des époques différentes, qui doivent surmonter les obstacles érigés devant elles par la société. Privées du droit d’exister pleinement, elles ne peuvent revendiquer qui elles sont vraiment et doivent se cacher derrière un nom d’homme pour obtenir une certaine légitimité. Nous connaissons d’autres exemples célèbres. Plus de quatre siècles se sont écoulés et, si beaucoup de choses ont évolué, Jodi Picoult décrit habilement les stéréotypes auxquels le “sexe faible” est encore actuellement confronté. Ces barrières sont souvent inconscientes. Dans une organisation pensée depuis des lustres par des individus n’ayant jamais eu à douter de leur bon droit et dont l’indépendance et la visibilité sont structurelles, il est dur de faire bouger les lignes. Et les femmes sont sur la première, pour rappeler qu’elles constituent une moitié de l’humanité, pleinement capable. Vous l’aurez compris, le livre est résolument féministe. Par ce mot, on entend mettre en lumière l’extraordinaire potentiel des femmes sans juger les hommes, enfermés comme leurs consœurs dans des clichés qui ont la peau dure. Les personnages masculins du livre ne sont pas caricaturaux, ils touchent par leur force et leur vulnérabilité et étayent la thèse défendue plus haut que les femmes ne luttent pas contre mais avec. Au passage, de nombreuses références des textes de Shakespeare parsèment ce récit très bien documenté, semant le doute sur la légitimité du célèbre auteur. Une lecture addictive !


Mon nom ne suffit pas. Jodie Picoult. Éditions Charleston. 22,90€

mercredi 22 avril 2026

Le feu et la rose

« Chez soi, c’est l’endroit d’où l’on vient » est-il écrit en épigraphe, selon les mots de T.S Eliot. Le Morvan est une île, défend d’emblée la narratrice. Et nous plongeons dans les cours d’eau, les forêts, l’immensité et la dimension sauvage d’une région chère à son cœur. Il y a là des sirènes, des loups et des orphelins. La jeune femme se sent comme une étrangère à Paris où elle vit. Quand elle revient au pays de ses aînés, les souvenirs affluent. Elle pense au balancier des vies. Une génération poussée vers la ville pour le travail à l’usine, la suivante retournée à la campagne, la sienne, citadine à nouveau. Le jour où elle enterre son grand-père, elle jette des dahlias sur le cercueil, puis, dans les allées bordées d’ifs du cimetière, échange avec sa grand-tante. La soeur du défunt remarque une ressemblance de plus en plus forte entre cette petite-nièce et sa propre mère, Lily. Tout à coup, la narratrice a envie d’en savoir plus sur cette aïeule qu’elle connaît si mal. Autrefois, à Paris, les nourrices du Morvan, femmes réputées pour leur santé et leur fertilité allaitaient les enfants des grands-bourgeois et des princes. Inversement, la région a été une terre d’accueil pour de nombreux orphelins pendant des décennies. Parmi ces enfants, la fameuse arrière-grand-mère, Lily. Du même âge approximativement, il y eut aussi un certain Jean Genet. L’histoire commence.
Attendez-vous à suspendre le temps, le remonter, même. Dans ce nouveau roman, à la fois intime et universel, Maud Simonnot nous oblige à ralentir. Elle arpente une région sauvage, isolée au cœur de la France. Elle explore chaque essence d’arbre, la flore variée – explosion de couleurs – et la faune mystérieuse. Elle renvoie le lecteur à des sensations de l’enfance, éprouvées par tous, ceux d’avant aussi. Les éléments biographiques d’un artiste tourmenté permettent de tirer un fil, d’imaginer une reconstitution. L’histoire connue de l’un est un prétexte pour réinventer celle de l’autre, anonyme. Et Lily surgit de l’ombre de temps anciens et presqu’oubliés. Dans Le feu et la rose, chaque mot est posé avec une incroyable délicatesse. La poésie adoucit la rudesse du monde et Maud Simonnot sait la manier pour mettre en lumière la vie simple, la communion avec la nature ; on retrouve les thèmes qui lui sont chers, mais cette fois, elle semble se dévoiler un peu plus et dresse un portrait magnifique des gens ordinaires dans cet écrin magique du Morvan, si particulier qu’il semble détaché du reste du monde, région insulaire enserrée dans la brume. On a envie d’aller découvrir ses mystères, si proches et qui nous échappent pourtant. Le passé revisité, celui de Jean Genet bien sûr, celui d’autres célébrités pour lesquelles le Morvan est une terre à part, et celui de Lily, mène aussi à la propre enfance de l’autrice et sans doute un peu à la nôtre. Pour rejoindre cette île, il ne reste plus qu’à embarquer.


Le Feu et la rose. Maud Simonnot. Editions de l’Observatoire. 21 €.