mardi 10 février 2026

Les certitudes

« Loue chambre prix modeste contre menus services ». Voilà comment Anna, journaliste pigiste et fauchée, atterrit en colocation chez Madame Simone, dans un appartement parisien du Vème arrondissement. La cohabitation entre la trentenaire et la septuagénaire va durer quatre ans, pendant lesquels des liens profonds se tissent. Un soir, dans la pénombre, la vieille dame confie à la jeune femme vouloir être enterrée à Jérusalem. Jusque-là, rien dans le comportement de Madame Simone n’a laissé penser à Anna un quelconque attachement à la religion juive. Madame Simone ne veut pas se justifier, ça n’a pas de rapport avec Dieu. Elle demande à son amie de ne pas chercher pas à comprendre et de respecter simplement sa décision. Les deux femmes en restent là. Puis Anna rencontre Victor et fait ses cartons. Elle ne va pas bien loin, on aperçoit les fenêtres de Madame Simone depuis chez Victor. La vie continue, semblable et différente. Jusqu’au jour où Madame Simone meurt sans crier gare. Elle n’a pas de famille. Ses amis organisent son inhumation. Cette histoire de Jérusalem… Anna se tait. Quand la vérité éclate (parce que Madame Simone avait pris des dispositions), Anna subit la honte d’avoir contrarié la volonté de la défunte. Déprimée, elle ne quitte pas son lit. Jusqu’à ce qu’un homme se réclamant de la famille de Madame Simone lui téléphone depuis Israël, l’informe qu’elle hérite d’un appartement à Tel Aviv Jaffa et l’invite à faire le déplacement en urgence. Alors, Anna part.
    On suit avec un intérêt jamais altéré le parcours d’Anna dans sa quête pour découvrir qui était réellement Madame Simone. Dans le monde d’après le 7 octobre, la jeune femme se rend dans un pays en guerre et tente de comprendre les ressorts qui l’ont façonné et le destin de sa vieille amie tellement avare de confidences. Marie Semelin nous entraîne dans le passé, à Jérusalem en 1955, et brosse avec précision la vie de gens déracinés, ceux à qui on a “vendu” la terre promise, ceux obligés de leur laisser la place. L’autrice démonte toutes les certitudes, tous les clichés véhiculés aujourd’hui encore par une approche trop manichéenne de l’Histoire. Elle nous plonge au cœur des histoires d’hommes, de femmes et d’enfants, pions déplacés, jouets malgré eux des politiques de conquête et de division. Les êtres souffrent, pleurent, s’adaptent à leur sort malgré tout. Au milieu du marasme il y a ceux d’un seul bord : celui de l’innocence. N’écoutant que leur cœur, ils ne voient pas se dresser les barrières idéologiques, culturelles, religieuses et familiales. Il y aura un prix à payer. On retient son souffle durant toute la lecture, dans ce va et vient entre le passé et le présent, deux temporalités pour un même chaos d’incompréhension entre les humains, prisonniers encore et toujours des jeux de pouvoir. Et au milieu de tout ça, Anna lutte, perd, apprend, grandit. L’humanité peut-elle triompher grâce à l’Amour ? Instructif et palpitant.


Les certitudes. Marie Semelin. Editions JC Lattès. 20,90 €

lundi 9 février 2026

Trois fois la colère

Un écuyer tranche la gorge de son maître, il y a de cela fort longtemps. Le coupable se dévoile, c’est une fille et elle vient d’occire son propre aïeul, Hugon dit le Terrible. Elle précise bien à l’agonisant qu’il meurt du sang de son sang. Sur la route des croisades, c’est sa vengeance à elle, Miou, ou plutôt la vengeance de celles et ceux qui l’ont précédée et subi l’arbitraire et monstrueux caractère du Seigneur Hugon de Bure. Des années plus tôt, l’épouse de ce dernier, ne parvenant pas à enfanter, passe un marché avec une vieille sage-femme. La Prodigue, c’est son nom, accouche une femme qui vit au fond des bois, en marge de la société. Trois nouveau-nés voient le jour. La tache de naissance qu’ils ont dans le cou signe la paternité. Leur premier cri à peine poussé, les enfants sont séparés, chacun vers un destin différent. La dernière-née, fluette, le cordon enroulé autour du cou, à demi-morte, reste dans les bras de sa mère quand les deux autres en sont arrachés. A cause de ses yeux vairons, prétendu signe du diable, le garçon perdra le privilège de son sexe au profit de sa sœur. Il sera confié aux bénédictins tandis que la petite fille rejoindra le château. Chacun de leur côté, ils grandissent dans des environnements très différents. Où, comment et pourquoi convergeront-ils les uns vers les autres ?
« Avant toi, il y a eu des fautes. Avec toi, il y en aura. Il faudra réparer. » Voilà ce que dit Aïda la circassienne à Reine, la fille du château. Trois fois la colère, roman incroyablement poétique, livre un récit médiéval féroce, intense et beau. Patiemment, se tisse le fil d’histoires bouleversantes. Pouvoir et soumission, nature et civilisation, honnêteté et compromission, sacrifice et rédemption. Chaque personnage laisse à voir ses parts d’ombre et de lumière, certains nous éclairant plus que d’autres. La religion y montre aussi deux facettes, dévoiement et dévouement. L’écriture se coule dans le langage d’un autre temps tout en faisant preuve d’une grande modernité. Trois enfants, trois lieux. Le monastère où règnent la connaissance et l’amour, mais aussi le secret et la trahison. Le château, où l’homme cruel exerce un pouvoir sans partage et jouit de l’impunité de sa naissance, qui, croit-il, le place au-dessus des lois, puisque même le pouvoir religieux l’adoube. Enfin, la forêt, vivante, protectrice et dangereuse à la fois, onirique et mystérieuse, est un protagoniste à part entière, cœur qui bat, refuge du souvenir et de la vérité, parfois hostile pourtant. En elle et autour d’elle s’articule la quête de deux individus qui ignorent tout de leur histoire. Puis se fomente une vengeance qui ressemble à la justice, comme dans un conte à la fin duquel le bien triomphe toujours du mal. Ce roman magnifique de Laurine Roux, sorti en août, passé sous mon écran radar et finalement emprunté à la bibliothèque, est un gros coup de cœur.


Trois fois la colère. Laurine Roux. Éditions du Sonneur. 20,00 €.

jeudi 20 novembre 2025

L’âme de fond

Caroline, psychologue, s’inquiète. Dernièrement, trois de ses patients ont raté leur séance sans prévenir. Coïncidence, rassure Daniel, psychiatre, son ancien mentor et désormais associé. Parmi ceux qui honorent leur rendez-vous, Hadrien, avocat en droit des affaires dans un gros cabinet américain. Il consulte pour des troubles du sommeil. Il a perdu son père récemment, sa mère vit à l’autre bout du monde. Lui, il papillonne au gré des conquêtes sans jamais se fixer. Puis, vient Sophie. Sophie a tout. Un mari, des enfants, une maison secondaire à Arcachon, un statut social qu’elle s’est évertué à obtenir en faisant les mêmes études que l’élite. Elle a gommé tout ce qui était prolétaire chez elle y compris son nom de baptême. Aujourd’hui, elle gère la maison et les activités de tous mais ces derniers temps, elle a du mal à dormir. Michel, lui, a été absent quelques mois et revient. Après avoir dirigé une Agence régionale de santé, il a été promu ministre de la Santé. Il est habitué à la pression qu’imposent ses nouvelles responsabilités. Il n’en reste pas moins que les tâches à accomplir sont de grande ampleur et le système ne favorise pas l’action. Quand Caroline apprend que les personnes qui lui ont fait faux bond sont décédées d’une crise cardiaque, elle a du mal à croire au hasard. La loi des séries, lui oppose encore Daniel. Pourtant, la thérapeute pressent un danger. Elle se sent isolée.

 L’âme de fond, roman d’anticipation prenant, nous renvoie à un questionnement profond. Les patients se succèdent dans le cabinet de la thérapeute et livrent les bribes de leur vie. Ils ont travaillé d’arrache-pied pour accéder à leur position actuelle mais sont-ils vraiment en phase avec qui ils sont réellement ? Hadrien n’arrive pas à s’engager émotionnellement, Sophie étouffe dans sa vie de mère de famille bourgeoise où elle fait la potiche. Quant à Michel, homme visiblement intègre, il doit s’adapter aux règles de la politique dont les enjeux ne cadrent pas forcément avec ses valeurs. Au fil des pages, la tension monte. Les symptômes d’une nouvelle épidémie, pernicieuse, enflent. Caroline essaye de quantifier le problème pour mieux le qualifier et prévenir une vague qu’elle imagine dévastatrice. La transmission des données et la circulation des informations sont étouffées par des intérêts supérieurs. Julia Clavel nous fait pénétrer habilement dans les arcanes d’un pouvoir dont elle maîtrise parfaitement les codes, où savoir et communication ne font pas toujours bon ménage. Leurs contradictions plongent les patients dans un chaos dont ils ne semblent pas pouvoir sortir indemnes. Les lecteurs, tenus en haleine par l’enquête de la psychologue, s’interrogent aussi. Sont-ils alignés ? Plus les masques portés sont éloignés de leur être profond, plus le danger paraît grand. Cette histoire vibrante souligne les manques et les excès de notre société et la place qu’y occupe (ou pas) la santé mentale. Un premier roman percutant !


L’âme de fond. Julia Clavel. Editions de l’Observatoire. 23,00 €

mercredi 5 novembre 2025

L’homme sous l’orage

Hiver 1917, humide et triste. La Grande Guerre n’en finit pas de s’allonger. Rosalie est confinée dans la demeure familiale de l’Esparre. Isaure, sa mère, a repris les rênes du domaine viticole en l’absence de son mari et de son fils, envoyés au front. Un soir d’orage, un homme se présente à la porte et demande l’hospitalité. Rosalie, cachée, observe la scène. Elle a du mal à comprendre pourquoi sa mère refuse sèchement son aide à ce peintre prometteur, familier des maîtres de maison avant la guerre. Rosalie n’entend pas tout, devine pourtant la position inconfortable du jeune homme, un soldat en fuite. Cet événement et les conjectures qu’elle échafaude tiennent la jeune fille de dix-neuf ans loin du sommeil. Elle quitte sa chambre à l’étage dans l’obscurité, descend jusqu’à la bibliothèque, un refuge où elle espère enfin s’assoupir. Quand elle entend quelqu’un se racler la gorge dehors, son cœur bat la chamade. Les éclairs vrillent le ciel. Par la fenêtre, elle distingue une ombre qui va se réfugier sous la véranda. Couché en chien de fusil, le déserteur tente de trouver un peu de repos. Prise de compassion, poussée par une force dont elle ignore tout, Rosalie, plus une enfant, pas encore une femme, fait entrer le visiteur inopportun et le cache dans une chambre désaffectée, au grenier. Comment alors un jeu de chat et de souris dans l’immense et silencieuse demeure. Mais est-ce vraiment un jeu ?
Gaëlle Nohant est de ces autrices qui prennent leur temps pour ourler leur ouvrage. Après La Part des flammes, La légende d’un dormeur éveillé, La femme révélée et Le bureau d’éclaircissement des destins, tous chroniqués ici ou presque, j’attendais avec impatience son tout dernier roman paru en août : L’homme sous l’orage. Il ne m’a pas déçu. Loin de la grande fresque et des nombreuses ramifications de romans précédents, Gaëlle Nohant concentre son attention sur quelques personnages, dans le huis clos d’un château du sud de la France, proche de l’Espagne. C’est d’autant plus intense. L’atmosphère est orageuse. Dans ce décor paradoxalement figé, les personnages enclenchent leur mutation, se déclinent en contrastes saisissants. Avec un style incomparable et parfaitement maîtrisé, Gaëlle Nohant dresse le tableau de cette période sombre à travers les points de vue de ses différents personnages. Elle explore les ressorts de la guerre et ses atrocités, le travestissement de l’information pour justifier l’innommable. Bousculées par le conflit, les places de chacun se redessinent. En refusant leur destin, Isaure, Rosalie, Théodore mais aussi la Bonne, s’affranchissent du rôle qui leur a été assigné par leur condition. Au fil des pages et des interactions, des prises de conscience et de position, se brossent les caractères, de l’ombre à la lumière. Certaines confidences déchirent la toile, des vérités sont étouffées et puis l’ordre des choses est rétabli, en apparence du moins. Mais la force du destin, elle, ne peut être contenue. Palpitant et universel.


L’homme sous l’orage. Gaëlle Nohant. Éditions de l’Iconoclaste. 21,90 €.

mardi 14 octobre 2025

Paris Hollywood

Ben Whyte, star d’Hollywood, vient à Paris faire la promotion mondiale de son dernier film. Journaliste pour le magazine culturel L’Œil Hebdo, Marianne Corvo nourrit pas mal de fantasmes à l’égard du bel acteur. Le sourire de Ben Whyte s’affiche sur son fond d’écran et à force de couvrir tous ses films, elle a fini par obtenir une sorte de chasse gardée. C’est donc tout naturellement que le rédacteur en chef pense à elle : Interview de l’acteur néo-zélandais, deux pages pour le lundi suivant. Dans les couloirs de l’hôtel Meurice, Marianne se sent comme un éléphant dans un magasin de porcelaine d’autant que Ben Whyte est réputé pour être désagréable avec les journalistes. Notre intervieweuse, catastrophe ambulante cousine de Bridget Jones, n’en mène pas large. Elle et son syndrome de l’imposteur se traînent jusqu’à la suite qui sert de salle d’attente à la Presse. Marianne se renverse du café bouillant sur la cuisse juste à temps pour se présenter, la jambe en feu et une grande tache sur le pantalon, devant un Ben Whyte « aussi avenant qu’un pont-levis en période de siège ». Elle enchaîne alors les gaffes, s’asseyant sur un humain, oubliant ses questions et son anglais, bredouillant d’affreux lapsus. Les minutes s’égrènent et l’interview tourne au désastre. Le soir, dans l’obscurité de sa chambre, Marianne, abattue, ne rêve que de « [s]’encastrer dans une poubelle et de refermer le couvercle, en attendant les services municipaux ». Le lendemain, l’attachée de presse la rappelle et lui offre une deuxième chance. Le cauchemar continue.

Depuis plusieurs mois, je voyais la couverture attractive de Paris Hollywood fleurir régulièrement sur les réseaux. La quatrième, tout aussi séduisante, laissait supposer une lecture estivale plaisante. J’ai finalement plongé dans ce roman juste avant l’automne et il a largement comblé mes attentes. J’espérais un gentil divertissement ? Dès les premières lignes, j’ai su qu’on était un cran au-dessus. La belle surprise ! Ce premier roman regorge d’humour et de finesse. Cécile Mury, journaliste cinéma à Télérama, tire les ficelles sans jamais tomber dans la caricature ou la guimauve. De sa plume alerte, elle signe une comédie romantique désopilante. L’autrice définit elle-même l’histoire de Marianne et Ben comme un « film à lire ». On tourne les pages de façon addictive, tout comme on est scotché à l’écran face à Love Actually ou Retour à Notting Hill, la richesse des mots et l’imagination du lecteur en plus. Cécile Mury maîtrise l’art de poser le décor et de décrire avec une grande décontraction les situations les plus cocasses. J’ai été emportée par le rythme, les références cinématographiques et musicales nom- breuses, explicites ou enfouies au détour d’une phrase (comprenne qui peut). Certaines scènes surréalistes, je pense au pétrin dans lequel notre héroïne se met au cours d’un gala de charité à Londres, m’ont fait pleurer de rire. Une pépite douce et hilarante à lire et à offrir sans restriction !


Paris Hollywood. Cécile Mury. Editions Flammarion. 21,50 €

lundi 29 septembre 2025

La sentence


 Tookie a mal démarré dans la vie. D’origine amérindienne, cette quadragénaire a été condamnée à soixante ans de réclusion pour un crime commis presque malgré elle. Au début de sa détention, l’une de ses anciennes professeures lui a offert un dictionnaire avec ce petit mot : « Voilà le livre que j’emporterais sur une île déserte ». Tookie le parcourt inlassablement et trouve alors dans la lecture une planche de salut. Les bibliothèques carcérales lui livrent tous leurs secrets. Lorsque les efforts de son avocat lui permettent de bénéficier d’une libération conditionnelle, elle est embauchée dans une petite librairie de Minneapolis. C’est une boutique modeste, dans un quartier agréable. Quand on pousse la porte bleue, on est assailli par le parfum de l’avoine odorante qui sert d’encens pendant les cérémonies et les rayons regorgent de romans, poésie, histoire et témoignages autochtones. Tookie déploie ses talents de commerciale et résiste à l’ancienne “elle”, qui aurait eu vite fait de piquer dans la caisse et recopier les numéros de carte de crédit. Très rapidement, la pulsion disparaît et la jeune femme, passionnée de lecture, se voue totalement à son métier. Un jour, alors qu’elle profite de sa liberté retrouvée, elle croise une vieille connaissance, celui-là même qui l’aimait secrètement avant son arrestation. Tout irait pour le mieux si, quelques temps plus tard, Flora, une cliente assidue décédée récemment, ne revenait pas hanter la librairie. Tout ça, alors que le récent assassinat de George Floyd met la ville à feu et à sang et que le Covid s’invite.
Je découvre Louise Erdrich avec La Sentence. Dès les premiers instants, l’écriture intelligente donne envie. A travers le personnage de Tookie, l’autrice brosse un magnifique portrait d’héroïne. Elle donne aux autochtones une voix que j’ai jusque-là peu entendue. On découvre l’absence de socle qui mène à la prison, le chemin vers la liberté grâce à la littérature, les tentations, l’incertitude, la lutte pour la normalité, la recette fragile du bonheur. La librairie, minutieusement décrite, sert de décor vibrant aux événements. Les références égrènent les pages, comme autant d’invitations à découvrir des incontournables de la littérature américaine. Les personnages féminins, vivants ou morts, mais tous hauts en couleur, nourrissent l’intrigue où se télescopent liberté, amour, racisme, transmission, croyances… Tookie s’affaire au milieu de tout ça, en proie au doute souvent mais sans jamais se départir d’une bonne dose d’autodérision. Comment compose-t-on avec la culpabilité ? Comment se forge-t-on une identité ? Que veut le fantôme de Flora ? Autant de questions qui emportent le lecteur. On est tenu en haleine de bout en bout par la finesse, l’humour, le charisme des personnages … Lorsqu’il faut se résoudre à les quitter, on peine à fermer la porte de cette librairie. On aimerait bien traîner encore un peu entre les rayonnages. Puisqu’il faut tourner la page, on se promet de retourner vite chercher un autre roman de la même autrice. A découvrir !


La Sentence. Louise Erdrich. Editions Le Livre de Poche. 9,90 €.

dimanche 14 septembre 2025

La bonne mère

Marseille, Notre-Dame de la Garde perchée, le vieux port, les calanques, les cagoles. Le soleil explose à chaque ligne lorsque Véro prend la parole. Véro, elle a les ongles peints, les cheveux décolorés, des jupes courtes et elle est fière. Mâcher ses mots, c’est pas son style. Avec son mari, le Napolitain, chauffeur de taxi, ils se sont décarcassés pour que leur fille, l’intello de service, fasse des études. Ça a été dur de lâcher la petite, de la voir partir, sur le quai de la gare, vers les nouvelles aventures de sa vie d’adulte. La voilà qui revient. Et Paris a déteint sur elle. En plus elle ramène un “girafon” à la maison. Celui-là, la mère de Clara le flaire tout de suite, elle va pas pouvoir l’encadrer. Elle fait des efforts pour sa fille mais franchement, ce type, elle le sent pas. Il est tout raide et très bourge, poli, mais sous des dehors souriants, elle est certaine de son mépris. Clara a tout fait pour s’extirper de sa condition. Elle a un pied dans chaque monde. Un numéro d’équilibriste. Elle ne renie pas sa mère, non. Mais elle est très amoureuse de son brillant compagnon. D’ailleurs, elle a quasiment emménagé chez lui. Elle apprécie son côté rebelle. En effet, dans son milieu à lui, les couples sont plutôt adeptes du PAM (pas avant le mariage). Leurs univers peuvent-ils cohabiter ? Sous le vernis, celui, criard, de la mère, celui, plus lisse, de la fille, n’y a-t-il pas d’autres fêlures ?

La Bonne Mère, c’est ainsi qu’on surnomme la Basilique Notre-Dame de la Garde et son imposante statue de la Vierge protectrice. Le livre sillonne les hauts et les bas de la relation mère/fille en jouant sur le fond, mais également sur la forme, puisque le récit se fait à plusieurs voix, sur deux registres de langage différents. Celui de la mère, direct, parlé, prolétaire assumé et celui de Clara, l’intellectuelle qui a gommé son accent et veut se hisser dans des sphères où son raisonnement résonne. Ce qui ressemble d’abord à une fresque sociale sur fond de transfuge de classe s’avère être, au fil des pages, une peinture bien plus subtile des relations humaines et du couple. Peu à peu, au nord comme au sud, le doute s’infiltre, les fractures se révèlent, le déni perd du terrain. Mathilda Di Matteo fait surgir la violence comme souvent dans la vraie vie. A petites touches insignifiantes. Un mouvement d’humeur vite pardonné, une remarque en apparence anodine et le poison s’instille, quel que soit le milieu social dont on est issu. Là, bizarrement, les codes sont toujours les mêmes. Mère et fille, dans leurs errances et leurs tâtonnements, apprennent. Chacune de son côté, puis ensemble et accompagnées d’une garde rap-
prochée de femmes, elles font triompher l’amour, malgré la douleur. Les hommes, défaillants ici, mais pas jugés, s’effacent sans avoir mis en œuvre cette capacité à l’introspection qui leur aurait permis de trouver leur juste place. Un premier roman lumineux qui déjoue les apparences.


La Bonne mère. Mathilda Di Matteo. Éditions L’iconoclaste. 20,90 €.