lundi 9 février 2026

Trois fois la colère

Un écuyer tranche la gorge de son maître, il y a de cela fort longtemps. Le coupable se dévoile, c’est une fille et elle vient d’occire son propre aïeul, Hugon dit le Terrible. Elle précise bien à l’agonisant qu’il meurt du sang de son sang. Sur la route des croisades, c’est sa vengeance à elle, Miou, ou plutôt la vengeance de celles et ceux qui l’ont précédée et subi l’arbitraire et monstrueux caractère du Seigneur Hugon de Bure. Des années plus tôt, l’épouse de ce dernier, ne parvenant pas à enfanter, passe un marché avec une vieille sage-femme. La Prodigue, c’est son nom, accouche une femme qui vit au fond des bois, en marge de la société. Trois nouveau-nés voient le jour. La tache de naissance qu’ils ont dans le cou signe la paternité. Leur premier cri à peine poussé, les enfants sont séparés, chacun vers un destin différent. La dernière-née, fluette, le cordon enroulé autour du cou, à demi-morte, reste dans les bras de sa mère quand les deux autres en sont arrachés. A cause de ses yeux vairons, prétendu signe du diable, le garçon perdra le privilège de son sexe au profit de sa sœur. Il sera confié aux bénédictins tandis que la petite fille rejoindra le château. Chacun de leur côté, ils grandissent dans des environnements très différents. Où, comment et pourquoi convergeront-ils les uns vers les autres ?
« Avant toi, il y a eu des fautes. Avec toi, il y en aura. Il faudra réparer. » Voilà ce que dit Aïda la circassienne à Reine, la fille du château. Trois fois la colère, roman incroyablement poétique, livre un récit médiéval féroce, intense et beau. Patiemment, se tisse le fil d’histoires bouleversantes. Pouvoir et soumission, nature et civilisation, honnêteté et compromission, sacrifice et rédemption. Chaque personnage laisse à voir ses parts d’ombre et de lumière, certains nous éclairant plus que d’autres. La religion y montre aussi deux facettes, dévoiement et dévouement. L’écriture se coule dans le langage d’un autre temps tout en faisant preuve d’une grande modernité. Trois enfants, trois lieux. Le monastère où règnent la connaissance et l’amour, mais aussi le secret et la trahison. Le château, où l’homme cruel exerce un pouvoir sans partage et jouit de l’impunité de sa naissance, qui, croit-il, le place au-dessus des lois, puisque même le pouvoir religieux l’adoube. Enfin, la forêt, vivante, protectrice et dangereuse à la fois, onirique et mystérieuse, est un protagoniste à part entière, cœur qui bat, refuge du souvenir et de la vérité, parfois hostile pourtant. En elle et autour d’elle s’articule la quête de deux individus qui ignorent tout de leur histoire. Puis se fomente une vengeance qui ressemble à la justice, comme dans un conte à la fin duquel le bien triomphe toujours du mal. Ce roman magnifique de Laurine Roux, sorti en août, passé sous mon écran radar et finalement emprunté à la bibliothèque, est un gros coup de cœur.


Trois fois la colère. Laurine Roux. Éditions du Sonneur. 20,00 €.

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