lundi 29 juin 2026

La famille Seagrave

 

Angleterre, début des années 1920. Cristabel Seagrave grandit dans le Dorset, au domaine familial de Chilcombe qui s’étend jusqu’à la plage. Son père est quasiment un étranger pour cette toute petite fille de trois ans, orpheline de mère élevée par les domestiques. Dans le but de faire naître un héritier, le veuf quadragénaire se remarie avec Rosalind, une femme beaucoup plus jeune que lui. Issue de la bonne société londonienne, elle a vu tous ses prétendants mourir lors de la première guerre mondiale. Cantonnée au grenier, ignorée des adultes, Cristabel apprend à lire et attend avec impatience le petit frère promis. Une soeur naît finalement avant qu’un drame vienne bouleverser l’ordre établi. Une nouvelle alliance donne alors enfin un successeur au domaine. Cristabel observe les adultes, leur vie insouciante et leurs arrangements grotesques. Les trois enfants gravitent dans le grenier de ce manoir austère et suivent les enseignements de leur gouvernante française. Cristabel prend les cadets sous son aile et les entraîne dans ses évasions livresques. Le jour où elle découvre une baleine échouée sur la plage, elle s’en autoproclame propriétaire. Vive et pleine d’imagination, elle monte des spectacles de théâtre, aidée par un peintre russe fantasque et sa cour d’admiratrices. Les enfants grandissent. L’avenir tracé des filles dans cette société n’offre pas de perspective à la hauteur de leurs rêves. Mais la guerre qui éclate en Europe redistribue les cartes et les enfants Seagrave, à l’aube de leur vie d’adultes, voient tous leurs repères basculer et choisissent de suivre chacun leur destin.
Cette saga familiale se déroule sur une période allant de 1919 à 1945. Dans ce premier roman, Joanna Quinn excelle à décrire les codes en mutation de la société anglaise de l’entre-deux guerres et les bouleversements engendrés par le conflit mondial de 1939. L’originalité du livre repose sur la personnalité de la jeune Christabel, férue de théâtre, dont on suit le parcours d’émancipation. Au fil des pages, on s’attache aux personnages dont les caractères s’affirment et dont l’évolution est minutieusement chroniquée. Si on a besoin d’un peu de temps pour découvrir l’univers et les protagonistes, une fois la mise en place effectuée, on a du mal à décrocher de cette grande fresque. L’écriture, rythmée, est agréable. Le regard porté sur la Seconde Guerre mondiale en France et le rôle joué par les services secrets britanniques permet d’aborder un sujet régulièrement traité, sous un angle différent de ce que l’on connaît. L’implication des femmes y est également mise en lumière. L’autrice manie l’art de la nuance, on sort des récits trop souvent manichéens. Dans la même veine que la Saga des Cazalet ou encore Downtown Abbey, La famille Seagrave captive le lecteur au point que la dernière page tournée, une forme de nostalgie s’empare de ce dernier à l’idée d’abandonner ces êtres devenus familiers. Sorti en 2023, le livre existe désormais en petit format, idéal à transporter pour l’été et à prix tout doux.

La famille Seagrave. Joanna Quinn. Editions Pocket. 11,20 €.

mercredi 24 juin 2026

Le crépuscule des abeilles

Alice et Elsa sont jumelles. A l’heure où l’orientation post-bac est d’actualité, elles sont sommées de faire un choix. Leurs parents, avocat et enseignante, aimeraient les voir suivre leurs traces. Si Elsa est déterminée à entreprendre des études de droits, Alice, elle, aspire à vivre à la campagne. Proche de la nature, elle a pour projet de réhabiliter la ferme inoccupée de sa grand-mère en Dordogne et d’y cultiver son jardin. Pour subvenir à ses maigres besoins, elle prévoit d’accueillir des ruches et de devenir apicultrice. Tandis qu’elle fait la rencontre d’un timide villageois avec lequel, petit à petit se nouent des sentiments profonds, Elsa s’empêtre dans des relations toxiques. Les deux sœurs gardent une grande complicité, malgré les difficultés de la vie que chacune rencontre, dans des domaines différents. Le jour où elle est confrontée à la mort de ses essaims, Alice appelle sa sœur à l’aide. Il semble que l’épandage d’un produit insecticide en bordure de sa propriété soit la cause de l’hécatombe. Devant le refus du voisin agriculteur d’adapter sa pratique, une action en justice s’impose. Les petits exploitants contre les multinationales et leur puissant lobbying, c’est David contre Goliath. Mais les deux sœurs, aidées de leurs proches, se serrent les coudes, coûte que coûte.
Porté par une écriture soignée et un fond ultra documenté, Le Crépuscule des abeilles, texte engagé, reste un roman haletant. C’est cela qui fait sa grande force. Construit sur une double temporalité, le récit nous emmène dans le passé, au moment où Alice s’installe à la campagne, puis au présent, quand Elsa plaide dans un procès contre Oxol, une firme qui vend un produit de la classe des néonicotinoïdes appelé Le Gaucho, accusée d’homicide volontaire avec préméditation. On pourrait être freiné dans l’envie de lecture par le déploiement d’une part, des considérations juridiques, d’autre part, des explications scientifiques liées aux produits utilisés. Or, Célestin Robaglia évite habilement tous les écueils qui pourraient faire renoncer son lecteur et le tient en haleine du début à la fin avec un exposé vivant, clair, didactique et aéré. Bien entendu, certains propos sont glaçants quant au fonctionnement d’un système corrompu et rappellent la réalité d’un enjeu majeur pour notre société de demain : sauvegarder la biodiversité et les équilibres naturels fragilisés sans renoncer aux progrès. Une entreprise qui vend des produits toxiques, rendant les gens malades, tout en fabriquant, via une autre filiale, des médicaments pour les soigner (on ne parle pas des pertes humaines entre les deux), peut-elle être l’avenir de notre humanité ? L’auteur fait une démonstration brillante en appuyant sa fiction sur des faits. On ne lâche pas Le Crépuscule des abeilles une fois qu’on a mis le nez dedans. Pour le pire peut-être, mais pourquoi pas pour le meilleur ?


Le Crépuscule des abeilles. Célestin Robaglia. Éditions de la Belle Étoile. 9,50 €.

mercredi 3 juin 2026

Sur les traces de Marie Stuart

Vous est-il déjà arrivé de choisir vos destinations de voyage en fonction de vos lectures ou l’inverse ? Récemment et à ma bonne habitude, je cherchais un ouvrage dans les rayons de ma bibliothèque. Mes doigts s’arrêtent sur Marie Stuart, de Stefan Zweig. J’en repoussais inexplicablement la lecture depuis longtemps. Etait-ce un hasard si, à quelques jours de mon départ pour l’Écosse, mon regard s’était accroché à ce titre ? Me voilà donc plongée dans la lecture de cette incroyable biographie, portée par l’écriture ciselée de Stefan Zweig (traduit par Alzir Hella). Éblouie, une fois encore, par le style, la précision, l’enquête approfondie nécessairement menée. Zweig livre force détails sur la vie de cette reine célèbre dont la fin tragique a créé un précédent chez les têtes couronnées. Au fil des pages, je voyage en France (Marie – 1542/87, de la lignée des Guise, y a été envoyée très tôt et fut même mariée avec François II à l’âge de dix-sept ans – elle a donc été reine de France). Devenue veuve, elle retourne sur sa terre natale. L’ombre d’Elisabeth, sa cousine, reine d’Angleterre, rode. Bousculée par les conflits incessants entre les nobles, l’Écosse, convertie à la Réforme anglicane, se méfie d’une reine catholique. Après le faste de la cour de France, Marie doit s’adapter au climat plus rude des châteaux écossais, aux complots ourdis de toutes parts. Me voilà partie avec elle… 

Tout à coup ces noms lus prennent forme sous mes yeux. De vieilles pierres se dressent et murmurent l’histoire que je suis en train de lire. De Blackness Castle au château de Lochleven en passant par Stirling, Holyrood Palace et évidemment, Edinburgh Castle, je découvre les lieux où Marie a vécu ou été emprisonnée. Là où elle a aimé ou trahi. Le passé reprend vie et donne à l’ouvrage de Stefan Zweig
une dimension unique. J’aime débusquer dans mes lectures des endroits connus ou à explorer… Parfois,
au détour des pages, on a de belles surprises comme cette fois où j’avais découvert un lieu familier dans Le bouc émissaire de Daphné du Maurier. En Écosse, on franchit souvent la frontière entre réel et fiction... La nature somptueuse et l’architecture médiévale ont servi de décor à de nombreux films, de Highlander à Harry Potter en passant par Braveheart et Outlander. Lacs, ruines et autres paysages… on admire ainsi le viaduc du Poudlhard express ou le champ de bataille de Culloden. Quant à Mary Stuart, Queen of Scots, pour y revenir, elle est omniprésente dans les musées écossais et a inspiré, elle aussi, des œuvres littéraires et adaptations cinématographiques. La biographie de Zweig est un monument d’Histoire. Un bémol cependant, le traitement fait aux femmes, encore une fois, jugées, sous l’influence de Freud, hystériques, ou influençables. A travers le temps, les lieux, les mœurs, le livre et le voyage nous incitent à la curiosité, à l’ouverture sur l’Art et le monde… Cela nous invite à évoluer, en général. Et vous, quel voyage allez-vous programmer ?


Marie Stuart. Stefan Zweig. Livre de Poche. 8,70 €

Églantine retrouvée

 

Germaine et Eugène s’aiment. Ils ont la vie devant eux et des rêves plein la tête. Leur foyer, avec la naissance de leur fille Églantine, est devenu une famille. Mais le malheur frappe à la porte. Le père est foudroyé par la maladie après avoir marché sous l’orage. La mère s’éteint un peu plus tard, poitrinaire. Églantine, encore toute petite, est désormais orpheline. Elle est recueillie dans la ferme de son grand-père, Manuel, et grandit avec ses oncles, tantes, cousins et cousines. Les saisons se succèdent au rythme des travaux agricoles. Plantée dans le bocage vendéen, la ferme ne laisse aucun répit. Les vaches portent des noms de fruits, sauf Charmante. Aux champs, on bine, on sarcle... La vie du quotidien s’égrène. Églantine dort avec sa cousine, Marie-Jo. Le chien Rip fait son travail de gardien. Un jour, une chienne blessée se réfugie dans la cour. Les enfants en prennent soin et l’adoptent. On construit une cabane avec le petit Maurice. On se prépare pour le premier jour d’école. Il y a l’église aussi. La vie avance, de petits riens en grands malheurs. Églantine a soif d’apprendre mais, sans parents pour la soutenir, pourra-t-elle se créer un avenir ? La vie religieuse serait-elle le chemin vers l’indépendance ?
Difficile de résumer Églantine retrouvée de Yves Viollier car le roman est constitué d’une multitude de moments de vie et c’est ce qui fait tout son charme. Le feu qu’on ravive dans la cheminée, les sabots qui se ventousent dans la terre alourdie par la pluie… On plonge dans le quotidien de paysans vendéens au milieu des années trente. Le mode de vie rude, les épreuves auxquelles la vie les soumet, les petites joies de tous les jours, tout est relaté simplement, sans débordements. Églantine traverse le récit, petite fille vive et différente parce qu’orpheline. Elle ne dispose pas des mêmes prérogatives, porte les vêtements reprisés de ses cousines aînées, bénéficie de la charité pour aller à l’école et se nourrir. Elle se sait différente mais supporte sans se plaindre. Elle préserve à l’intérieur d’elle une part de rêve et l’appétence pour le bonheur. Avec elle on traverse les drames qui secouent la famille et on ressuscite les habitudes qui avaient cours dans les villages. Au-delà de la minutieuse et extraordinaire chronique paysanne, on est porté par la force émanant de l’écriture. Malgré les petites humiliations dues à son statut, Églantine continue de croire que le chemin s’éclaircira pour elle. Les descriptions sont précises, sans aucune longueur. Le décor est tellement bien planté qu’on se fond dedans, on entend, on sent, on voit. A la toute fin, Yves Viollier s’interroge sur ce que l’on sait de l’enfance de nos parents ; souvent rarement plus que les bribes de souvenirs qu’ils ont transmis. En revisitant ici la vie de sa maman, l’auteur lui rend un hommage vibrant. On a la larme à l’œil. Un très beau moment de lecture.


Églantine retrouvée. Yves Viollier. Editions Presse de la Cité. 21 €.