Plusieurs voix s’élèvent sur une île battue par les vents et malmenée par les tempêtes ; un père et ses trois enfants gardiens de cet endroit perdu au bout du monde. Et puis voilà que l’océan en furie recrache une femme déchirée par les rochers mais vivante. Ils lui portent secours, la soignent et la réchauffent dans le confort sommaire du vieux phare qui leur tient lieu de maison. Terre à la fois magnifique et hostile, l’île abrite la plus grande banque de graines au monde. Mais la base scientifique est à l’abandon. Les chercheurs sont partis et les outils pour communiquer avec le continent ont été détruits. En attendant le prochain bateau qui doit revenir dans quelques semaines, les quatre membres de la famille apprennent à cohabiter avec l’inconnue qu’ils viennent de sauver. Tant de questions se posent sur la présence de cette femme au milieu de nulle part. Qu’est-elle venue chercher ? Chacun s’apprivoise prudemment. Tous ont des blessures et des secrets à cacher. Ils ne savent pas si se dévoiler les mettrait en péril ou en sécurité. Dans le doute, ils s’abstiennent. L’île, autrefois, servait pour l’exploitation des graisses animales et les populations de phoques et d’otaries ont été décimées. Les voix de nombreux fantômes s’élèvent dans les bourrasques qui balayent inlassablement ces lieux sauvages. L’équilibre est menacé par la montée des eaux et la nécessité de préserver des milliers de graines est la raison de leur présence ici. Plus le danger grandit, plus les masques tombent.
A couper le souffle. Voilà ce qui me vient en tête pour parler de ce roman de Charlotte McConaghi, Les fantômes de Shearwater. On est propulsé dès les premières lignes dans ce récit choral palpitant, comme l’est l’héroïne naufragée. Les descriptions de la faune et la flore sont totalement immersives. Le huis clos de cette île australe fonctionne parfaitement et les différents lieux d’action recèlent chacun leur lot de mystère, qu’on découvre au fil des pages. Les cinq protagonistes tissent des liens entre eux, ici soudés par les secrets, là attirés comme des aimants, ailleurs encore, méfiants. L’autrice explore avec une grande précision les blessures d’enfance et les drames familiaux tout en déroulant ce thriller écologique sur fond de cataclysmes et de menace d’extinction. Les indices sont admirablement semés pour entraîner le lecteur sur de fausses pistes sans jamais le perdre. Malgré le déchaînement des éléments, beaucoup de douceur enveloppe les personnages profondément attachants, livrés à eux-mêmes et pourtant tellement instinctifs. Chacun à sa manière fait corps avec la nature et apporte à la survie de la communauté le savoir qu’il possède. Le récit est d’une intensité rare, montrant sans doute que dans des conditions extrêmes, les humains peuvent donner le pire d’eux-mêmes, mais aussi le meilleur. Cela nous renforce aussi dans l’idée que l’on peut se délivrer de ses démons, même si parfois, le prix à payer est élevé.
Les fantômes de Shearwater. Charlotte McConaghi. Éditions Actes Sud. 23,50 €

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