dimanche 19 juillet 2015

Marina. Profession : Bodypainter.

Read this post in English at the bottom of the page. Special thanks to Jessica March for the translation.




Lors d'une kermesse d'école, j'ai vu Marina maquiller les enfants qui, entre ses doigts, devenaient tigres, papillons, princesses... Elle m'a semblé passionnée. Au détour d'une conversation, j'apprends que peindre sur les gens, c'est son métier. Je lui demande comment elle est arrivée jusque là parce que je suis curieuse de connaître le parcours de ceux qui sourient. Et Marina sourit tout le temps. Elle prononce le mot autodidacte. "Ça m'intéresse que tu m'en dises plus", proposai-je. Les yeux de Marina plissent et sa bouche s'élargit. Mais on en reste là.

Un an et quelques péripéties plus tard, je l'aborde à nouveau. Je sais qu'elle fait de la photo, et je voudrais réunir plusieurs femmes qui osent montrer leur corps pour casser les clichés esthétiques des magazines (cf mon article #ImNoAngel). Ce projet n'aboutira pas... Toutes les idées ne parviennent pas forcément à maturité, mais d'autres germent, et l'on finit, après quelques timides conversations, par reparler de Bodypainting. Quelque chose me trotte dans la tête. Reste à oser. Je me jette à l'eau et propose à l'artiste une séance avec moi.
Il s'agit d'une expérience à double sens. En même temps qu'elle me raconte son parcours, afin que j'en fasse un article pour le blog, elle peint mon corps. Une partie de mon corps. Et pas n'importe laquelle. Les seins. Espace intime s'il en est. Espace bousculé, espace arraché, espace remodelé. Une peau, des formes, des sensations et une configuration à s'approprier, se ré-approprier.
Un défi pour chacune de nous. Marina accepte. Nous parvenons à fixer une date.
Le jour J, nous ne savons pas très bien où nous allons. Je branche le dictaphone tandis qu'elle dispose pinceaux et pots. Tourner autour, c'est ce qu'on fait avant que je parvienne à ôter mes vêtements et que dans le même temps, elle veuille bien répondre à mes questions.


Nous choisissons ensemble les couleurs qu'elle va utiliser. Pour le reste, c'est son inspiration qui va travailler.
Marina commence à parler et le malaise se dissipe. Penchée sur son travail, la pulpe de la main à peine appuyée sur mon corps pour soutenir son geste, elle commence à raconter son parcours. Un chemin atypique et caillouteux. Un chemin sur lequel elle a regardé les fleurs plutôt que les ornières.
Tout en scrutant son modèle, elle évoque son enfance et son parcours scolaire. Elle voue une vraie passion à l'école. Elle a soif d'apprendre et se sent malheureuse quand arrivent les vacances. Là-bas, elle a des interlocuteurs pour répondre à ses questions, pour nourrir sa curiosité.
Malheureusement, très jeune, elle est contrainte de quitter le cursus ordinaire malgré ses bons résultats. Elle travaille sur les marchés et dans un magasin. Elle est reçue à l'école des beaux arts qu'elle a préparée. Elle n'y mettra jamais les pieds. Quelqu'un a décidé pour elle qu'il en serait autrement. Un jour elle rencontre un garçon. Puis, dans la boutique en face de la sienne, un couple d'opticiens à qui elle donne un coup de main. Elle agence les vitrines, a le coup d'œil pour aider un client à choisir sa monture. Les propriétaires l'initient aux subtilités du métier jusqu'au jour où, ayant besoin d'embaucher, ils lui proposent le poste et la formation en alternance. Commence une collaboration fructueuse de plusieurs années. Marina s'épanouit dans son travail, a un enfant.

Alors que son mari quitte la région pour faire une formation dans le milieu de l'animation sportive, Marina prend finalement une année sabbatique et décide de le suivre.  Elle passe ses diplômes d'animatrice et de directrice de centre. Elle aime le sport et devient accompagnatrice de moyenne montagne. Se perfectionne à skis. Elle laisse libre cours à sa créativité pour dessiner les affiches et autres supports utiles dans le cadre de l'animation. Elle se met à peindre.
Puis, un jour, elle rentre au bercail et reprend son activité d'opticienne avec plaisir. Elle se retrouve seule pour élever son enfant et continue d'aller de l'avant. Quand ses patrons décident de vendre pour des raisons de santé, elle est licenciée. Elle s'engage alors dans  une association qui promeut l'art contemporain où elle côtoie des artistes (sculpteurs, plasticiens, stylistes...) qu'elle met en valeur grâce à des structures géantes le long du canal de Bourgogne. Elle obtient des responsabilités, devient chargée de communication. Pendant un an et demi elle découvre une vie différente avant de partir sur les routes pour un nouveau travail dans l'optique. Enfin, lorsqu'elle attend un nouvel enfant, elle décide de se poser pour l'élever. Elle peint, imprime, met sur toiles. Quelqu'un qui connaît son don la contacte : un artiste s'est désisté pour une exposition. On ne lui laisse quasiment pas le choix. Elle apporte ses productions. Elles sont toutes vendues. Pourtant, Marina se cherche encore. On lui propose un poste pour travailler sur l'art visuel avec des enfants en difficulté. Pendant quatre ans elle monte des spectacles avec et pour eux et c'est dans ces circonstances qu'elle découvre le face painting. C'est la révélation... Une autre manière de peindre. Depuis, elle n'a plus touché une toile :
"Il faut que ce soit vivant ! Tu n'es plus face à ta solitude ou à tes démons, tu es face à quelqu'un dans la création !"


Et elle explique se caler sur le rythme cardiaque de son sujet quand elle peint. Bien sûr, pour arriver là, elle a énormément lu et travaillé, cherché la meilleure qualité de peinture pour optimiser son travail et être à la hauteur de ses ambitions. Elle partage avec des professionnels du monde entier (ce mode d'expression est plus développé dans les pays anglo-saxons) et crée un groupe d'échange en France. Installée en tant qu'auto-entrepreneur, elle se déplace aussi bien à domicile pour décorer des ventres de femmes enceintes ou une tête que la chimiothérapie a privée de ses cheveux que dans les événements festifs où son activité a toujours un franc-succès. Marina sourit, écoute et aime ce qu'elle fait. Captivée par son sujet, elle a à cœur de sentir ce qui fera vraiment plaisir et de le donner. Elle choisit scrupuleusement ses produits et ses outils afin d'offrir le meilleur de son art.


Toutes les photos (c Tous droits réservés-article L111-1 et L123-1 du code de la propriété intellectuelle) sont publiées avec l'autorisation de Marina. Retrouvez plus d'informations et de photos sur la page facebook : www.facebook.com/TohuBohuHappyFacePainting ou en écrivant à l'adresse suivante : tohubohumaquillage@hotmail.fr






It was at a school fair one day that I first saw Marina painting the faces of children who, thanks to her talented brushstrokes, became tigers, butterflies, princesses...she seemed passionate about her work. Whilst chatting, I discovered that she’d made a career out of body painting. I asked her how she ended up doing what she does today, because I’m always curious to find out more about those who smile. And Marina is always smiling. She mentions the word self-taught. ‘I’d love to know more’, I hint. Marina’s eyes twinkle and her mouth forms a wide smile. Although that’s as far as I got that day to finding out more.

One year, and several twists and turns later, our paths crossed again. I knew she also did photography and I wanted to organise a group of women who were bold enough to show their bodies to the world, to break free from the typical airbrushed images of women we’re fed by the media (see my article #Iamnoangel). This project never did come to much...not all ideas come to maturity, yet others grow, and eventually, after several shy conversations, we returned to the subject of body painting. An idea ran through my head. All I needed to do was take the plunge. I threw caution to the wind and suggested we work together on a project. A two-way experience. Whilst telling me about her personal journey so I can feature her here on my blog, she could paint my body. A specific part of my body. Not just any old part. My breasts. It doesn’t get much more intimate than this. An area that has been prodded, torn, reformed. Skin, curves, sensations and an opportunity to reclaim and take back control of my body. A challenge for both of us. Marina agreed and we set a date. D-day. Neither of us are quite sure how things will pan out. I start the dictaphone recording whilst she arranges her pots and brushes. We both turn around as I summon my courage to undress and she begins answering my questions.

We choose the colours she will use together. As for the rest, she works from pure inspiration. Marina starts talking and the uneasiness begins to fade. Focused on her work, the soft flesh of her palm barely resting on my skin to support her hand, she tells me about her story. A rather unusual and bumpy ride. A path whereby she chose to see the roses rather than the thorns.
Continuing with her handiwork, she reminisces about her childhood and her school days. She was a very committed student, thirsty to learn, who dreaded the return of school holidays. There, her teachers would answer her every question, and feed her curiosity. Unfortunately, at a very young age, she was forced to abandon her studies, despite her promising grades. She worked on market stalls and in a shop. She was accepted into a School of Fine Arts, as she had planned, although she never did set foot in its grounds/building. Fate had decided that this was not to be her path in life. One day she met a boy. Then, she began to work for a couple of opticians who owned the shop opposite where she worked. She dressed shop windows, and had the eye to help clients select their frames. The owners introduced her to the basics of the profession until one day, when they were looking for a full-time member of staff, they offered her the job and training as part of her vocational course. This was the start of several fruitful years of collaboration. Marina’s career blossomed, and she gave birth to her first child.  

When her husband decided to move away from their hometown to pursue his studies in sports science, Marina decided to go with him and take a year out from working. She graduated from her animator degree. She liked sport and became a mountain leader, working on her skiing. She embraced her creative flair and began designing posters and other promotional materials for her work. She began to paint. Then, one day, she returned to the fold and happily picked up where she left at the opticians. She found herself having to raise her child alone yet continued moving forward with her life. When her employers decided to sell the business for health reasons, she was made redundant. She therefore decided to get involved with an association promoting contemporary art where she worked alongside other artistes (sculptors, ceramicists, designers), showcasing her talent thanks to giant structures created and put into place along the Burgundy canals. She was soon given more responsibility and became head of communication. Over the next year and a half, she continued to work creatively before deciding to relocate for a new job at another opticians. Finally, when pregnant with her second child, she decided to settle down to raise her new-born. She painted, created prints and even made canvases. Somebody who had heard of her talent contacted her: an artist had pulled out of an exhibition and they had no other options. She brought her paintings to the expo and sold them all. However, Marina was still on the road to self-discovery. She was offered a job that used visual arts to help children with learning difficulties. Over the next four years, she helped put together performances and through this she discovered face painting. It was a revelation...a totally different means of painting. Since then, she hasn’t touched a single canvas. “It needs to be living, breathing! You’re no longer facing your demons alone, you’re opposite a real-life creation!”

As she explains, she gradually slows into a steady heartbeat-like rhythm whilst she paints. Of course, she has worked incredibly hard and is extremely knowledgeable on her subject, only using the best quality paint to ensure the end result mirrors her high standards. She shares her ideas and collaborates with other professionals around the world and has created an exchange group in France. Thanks to her self-employed status, one day she can be painting the growing tummy of a mother-to-be or the head of a cancer victim who has lost their hair due to chemotherapy. The next, she can be helping out with festivals where her art form is always a big hit with crowds. Marina smiles, listens and loves what she does. Captivated by her subject, she has the heart to discover what the person in front of her truly desires and then makes it come to life. She selects her products and tools carefully, always delivering her best.


Translated by Jessica Rose March


Find her on facebook and linkedIn


dimanche 12 juillet 2015

Tohu Bohu


 La première fois que je t'ai vu
Non je n'y ai pas vraiment cru
Dans mon esprit c'était confus
Dans mon cœur pourquoi ce raffut ?

Longtemps longtemps il a fallu
Pour que l'énigme soit résolue
Je t'aimais donc à mon insu
Un jour très clair c'est devenu

Pas un instant je n'ai conçu
Que tu m'regarderais ému
Sans m'opposer aucun refus
On s'est vu on s'est reconnu

Y'a tant de "u" perdus
Dans ce tohu-bohu
Mais les "u" c'est pointu
C'est couillu ça m'a plu

Plus tard je me suis mise à nu
Au cœur de moi tu es venu
Tous deux vers un plaisir aigu
Entraînés nous nous sommes tus

D'une telle ampleur nous apparut
Cet amour fou jamais déçu
Pourtant la peur d'abord menue
S'est immiscée dans nos abus

Un épilogue il a fallu
Quelle blessure avons-nous reçue
Quand notre histoire mise au rebut
Se détacher on n'a pas su ?

 Y'a tant de "u" perdus 
Dans ce tohu-bohu
Mais les "u" c'est têtu
C'est charnu ça m'a plu

Si lasse de tes discours obtus
Corps et âme de douleur perclus
Je nourris un espoir ténu
D'aimer la vie comme au début

Notre amour désormais reclus
Au fond des cœurs est retenu
S’essouffle, pleure, suinte et afflue
Refoulé il a survécu.

Quand je t'ai vu j'ai su
Oh quel tohu-bohu !
Sans toi je suis perdue
Mais je l'aurai vécu






Avis aux compositeurs en herbe qui voudraient mettre ces paroles en musique... Propositions bienvenues !

samedi 11 juillet 2015

Sons d'une nuit d'été !

Déjà, le nom de ce festival est une trouvaille à lui tout seul ! La musique des mots de Shakespeare mêlée aux arômes "vinesques" de la Bourgogne pour promouvoir la chanson est une riche idée.
 Nuits Saint-Georges. Avant d'évoquer un village, ce mot parle de vin, de crus connus dans le monde entier et qui font rêver. Et puis il y a une réalité. Une petite ville qui, début juillet, reçoit, depuis  neuf ans, des artistes apparemment heureux d'être rémunérés en bouteilles grisantes et alléchantes. L'année dernière, j'étais allée écouter Maxime Le Forestier, dont les chansons ont bercé mon enfance et mon adolescence... Encore aujourd'hui, j'aime chanter "la fugue", le soir, à mon petit dernier, lors du rituel du coucher. 
Jeudi soir, c'est Michel Fugain, avec ses refrains entêtants et transgénérationnels qui montait sur scène. La chaleur caniculaire ayant déserté la région depuis deux jours,  j'enfilai, prévoyante, un jean,  un gilet et ajoutai, par sécurité, une veste. Grand bien m'en a pris car dans la cour du château du Domaine Albert Bichot, la fraîcheur enveloppait les centaines de personnes, jeunes et moins jeunes, qui venaient écouter les tubes de la vedette de ma prime jeunesse.


La nuit, c'est le cas de le dire, commence à tomber quand le chanteur apparaît avec son groupe de musiciens (Pluribus, un nouveau big bazar). Il nous invite à chanter la vie (chante la vie chante, comme si tu devais mourir demain) et se raconte. Il déroule le fil, à commencer par le phénoménal succès de sa belle histoire (il rentrait chez lui, là-haut, dans le brouillard, elle descendait dans le midi ! ils se sont trouvés au bord du chemin). Entre chaque refrain, il nous livre une anecdote, sourit et les percussions ou la guitare nous entraînent dans la suite de son répertoire.
Assise sur l'herbe devant le premier rang, je bous sur place avec mes voisins, me trémousse sur les fesses. Les septuagénaires, vissés à leur chaise, ne veulent en effet pas d'obstacle entre eux et leur idole et nous avons été rappelés à l'ordre quand nous avons voulu danser. Michel Fugain et sa troupe ne ménagent pourtant pas leurs efforts pour faire lever les spectateurs. Enfin, la foule bondit d'un seul homme aux premières notes de Viva la Vida. Le chanteur jubile et ses yeux pétillants croisent nos regards, à nous, les premiers derrière la barrière de sécurité. On semble se dire mutuellement : "Pas trop tôt !" 
Le concert touche pourtant déjà à sa fin. Les Acadiens nous entraînent dans leur nouveau monde, tandis que les mots de Pierre Delanöe nous rappellent que le temps passe (même, en cent ans, je n'aurai pas le temps de tout faire : j'ouvre tout grand mon cœur, j'aime de tous mes yeux, c'est trop peu). Le spectacle est terminé. Encore envie de chanter et danser pourtant... "Le monde mort et enterré a ressuscité, on peut respirer c'est la fête !"
Michel Fugain a prevenu, il lâche le micro pour un verre à pied, histoire d'explorer les caves de dégustation, de profiter, encore et toujours, de la vie !



 
Jusqu'à demain peut-être...

Paroles...
Rapproche-toi de moi, j'ai besoin de parler, parler un peu de toi de moi, jusqu'à demain peut-être, ou bien jusqu'à la mort.
Je ne sais pas encore, le temps qu'il durera, cet amour que nous vivons là,  jusqu'à demain peut-être, ou bien jusqu'à la mort...
On se jette, dans l'amour, comme dans une eau claire, et on fête chaque jour comme un anniversaire
Et je te donne tout et tu te donnes toi, on dit qu'on ira jusqu'au bout, on ne dit pas de quoi, on dit que l'on y croit on dit n'importe quoi.
Peut-être bien, je ne sais pas encore, le temps qu'il durera cet amour que nous vivons-là, ça durera jusqu'à demain peut-être, ou bien jusqu'à la mort...
On ressemble toi et moi à ces bêtes sauvages, qui se mordent quelquefois, pour s'aimer davantage. Jamais on n'a fait mieux, jamais on ne fera avec un peu d'eau et de feu plus grand amour que ça, plus bel amour que ça, plus bel amour que toi.
Peut-être bien, je ne sais pas encore... tant qu'il durera, ça durera jusqu'à demain peut-être, ou bien jusqu'à la mort... jusqu'à demain peut-être, ou bien jusqu'à la mort, peut-être, peut-être... Peut-être bien



vendredi 3 juillet 2015

La comédie des remparts



Une rafale de spectacles a eu lieu pour terminer l'année de travail de la Comédie des Remparts. Le
Photos fournies par la CDR
coup d'envoi (si l'on met de côté l'atelier cabaret qui s'était déjà produit trois fois avec la Goulue, dont nous reparlerons) a été donné par "la Paulée", pièce originale écrite à quatre mains par Gérald Charlin et Eric Cesareo. Alors qu'une famille bourguignonne s'apprête à céder son domaine viticole à des chinois, se tient la Paulée, dernier repas partagé avec les vendangeurs à la fin de la récolte. J'ai personnellement assisté à une partie de la répétition générale. Diverses péripéties ont rendu ce moment chaotique. C'est sans compter sur l'énergie du groupe des adolescents, qui est parvenu à se souder et offrir, le soir venu, une représentation de qualité. Du peu que j'en ai vu, les acteurs vendangeurs passant dans les rangs de spectateurs, l'immense table dressée sur scène pour la circonstance, une esthétique ciselée et des lumières léchées, la Paulée ouvrait dignement la saison.

Dernier Tango, quelques jours plus tard, entre dans la danse. Comme s'il fallait toujours enfanter dans la douleur, les contrariétés se succèdent. La Chapelle de l'Oratoire, écrin rêvé pour jouer la tragédie des Atrides présente une acoustique particulière qui ruine le travail d'acteur. La répétition générale du jeudi est un fiasco. Mines déconfites, épaules basses, acteurs erratiques, metteur en scène hagard, techniciens affairés et impuissants... Sentiment partagé d'abattement et indécision absolue sur le devenir des deux représentations prévues. Vendredi, le choix est fait de rester à la Chapelle. Gérald tient à sa mise en scène dans ce cadre somptueux. Il consent aux aménagements indispensables pour réduire l'écho et les petites fourmis de l'association (Christophe, Valentin, Eric...) structurent et couvrent les panneaux qui réduisent l'espace et retiennent le son. Vendredi soir, les acteurs se retrouvent sans filet devant le public, que dis-je, au milieu du public, pour présenter leur travail.
Après une première partie fastidieuse, l'atmosphère se détend. Quelques spectateurs transmettent leurs impressions qui permettent d'ajuster notamment les voix pour la deuxième partie. Et là, la magie opère. Les Atrides se déchirent. Clytemnestre et Egisthe qui ont tué autrefois Agamemnon, le mari de Clytemnestre, font leurs comptes, tantôt amers, tantôt nostalgiques... Finalement, que sait-on de l'amour ou du désamour qui lie deux personnes ? Ce couple là, sur scène, vibre de ses émotions, exacerbées par le rouge des costumes. Les enfants de Clytemnestre, voués par le destin à la vengeance, se fraient un chemin, se dressent, s'imposent. L'immaculée Électre fait corps avec la tombe de son père pour alpaguer sa mère ou provoquer son frère. Le timide Oreste,  au départ presque maladroit dans le rôle de tueur qu'on lui a assigné malgré lui, prend de l'ampleur au fil des scènes, abandonne l'humain qu'il était encore pour devenir la main que sa condition impose.
A travers les mots d'Anouilh, l'homme mûr s'adresse au jeune fou, tente de lui transmettre son expérience de la vie. Être un homme ce n'est pas forcément ce que l'on croit. La mort rôde. La mère crie, lâche amour et rancœur et tire sa révérence.

Les enfants orphelins flottent dans l'après. Les spectateurs sonnés suivent l'orchestre, quatuor d'acteurs truculents qui ponctuent les scènes tragiques de leurs commentaires piquants et drôles.
Le rideau tombe, façon de parler, et le tango s'empare de danseuses aériennes qui achèvent d'envoûter l'assemblée.
L'écho se fait ami des applaudissements. Le ballet des saluts, dans le bruissement léger des étoffes rouges, blanches et noires se prolonge.
Des regards se croisent, complices.
Le lendemain, après quelques mises au point, tant techniques qu'artistiques, l'histoire recommence. En plus intense. Dans les loges, immense espace derrière la scène, certains sont allongés sur le dos, yeux fermés. D'autres suivent le texte en attendant leur entrée. Tout est plus dense, plus à fleur de peau. Chacun a analysé sa prestation de la veille et tente de faire mieux. Les voix s'élèvent, supplient, rugissent, gémissent, tremblent ou s'affirment. Les gestes sont plus précis. L'aisance permet d'aller plus loin dans le jeu. On respire. On se retrouve derrière et on chuchote, on se congratule, on se serre dans les bras les uns des autres... Il y a des larmes. L'émotion submerge. Et puis c'est fini.

Crédit photos Dernier Tango JM Carayre


Enfin, pas pour tout le monde. La Goulue s'installe au théâtre. Acteurs et danseuses s'associent pour donner vie à Louise Weber que Gérald, à travers un texte et une mise en scène majestueux, ranime. La vieille femme abîmée et seule avec sa bouteille réveille la jeune danseuse sûre d'elle qui voulait conquérir Paris. Autour d'elle, gravitent des personnages hauts en couleur qui dansent, chantent, rient et pleurent. Une fois encore, l’œil aiguisé du metteur en scène a su donner à l'ensemble une esthétique rare. Les frous frous s'affolent dans un alignement soigné, les lumières tamisées caressent les corps arc boutés. La bande-son offre une succession de morceaux choisis avec minutie pour émouvoir ou égayer le spectateur, dans une alternance calculée. On sent une troupe à l'aise avec son spectacle et on prend un plaisir non dissimulé puisque le dernier cancan terminé, c'est une standing ovation largement méritée qui attend l'atelier Cabaret. L'énergie qui se dégage est communicative. On a envie de danser, de chanter, d'embrasser...



Ce sont les enfants, soit une quarantaine de chevaliers, fées, prêtresses, druide, roi, reine, magicien et j'en oublie qui foulent la scène du théâtre de Beaune pour clore le marathon. Eux qui mettent la touche finale au cru 2015. Et la magie opère une nouvelle fois. Marionnettes, ombres chinoises et acteurs se succèdent dans une harmonie où le hasard n'a pas sa place. Les dialogues, drôles, revisitent la légende d'Arthur sous la plume de Gérald, qui prend un malin plaisir à égratigner certains travers de la société par la bouche d'enfants innocents mais pas dupes ! Une fois encore, la musique rythme la pièce avec une programmation éclectique allant de Brel à Tenue de soirée en passant par Indochine. Le public transporté rit et bat la mesure. Et les acteurs en herbe, très investis, ne boudent pas leur plaisir.



jeudi 2 juillet 2015

Angelina Jolie... Et les autres #2



 Certains hommes font ça il paraît. Quitter leur femme, mais sans vraiment le faire. Partir, mais revenir, un peu. Picorer, repartir, ne pas savoir. Vouloir les avantages de la séparation sans les inconvénients. Certaines femmes sont incapables de trancher. Pensent à une crise, violente mais parfois nécessaire. Prennent patience. Souffrent. Se noient dans le chagrin, dans la douleur, dans les tentatives de conciliation, réconciliation, en maintenant malgré tout à flot travail,  enfants,  vie de la maison.


Mais, je digresse... Enfin, pas tant que ça ! Puisque ceci explique cela.

Voilà qu'un matin sous la douche, je sens comme un petit truc pas net dans mon fragile décolleté. Je repasse la main en espérant avoir rêvé, mais non. La topographie des lieux a imperceptiblement varié et mon cœur s'emballe. Le passif familial ne laisse aucun doute sur la nature de ce renflement anormal. Je repousse l'idée, je sais tellement les conséquences. Je n'ai pas vécu tout cela dans ma chair, mais j'ai observé, toute petite, le chemin maternel. Je me suis douloureusement confrontée, des années plus tard et avec un sentiment de totale impuissance à la tragédie de ma sœur. J'ai entendu encore et encore la souffrance de ma mère orpheline à douze ans à peine d'une mère décédée du fléau. Je retiens mon souffle de mauvaise élève prise en flagrant délit  et j'appelle le cabinet de gynécologie. Là, j'ai dû dire le mot magique, j'ai un rendez-vous le lendemain même !


Sur place, et après avoir contribué à faire la fortune de lotus en escamotant des dizaines de mouchoirs
en papier, je laisse la professionnelle faire minutieusement son travail de palpation. A chaque examen, elle fait  remarquer la densité importante de mes seins. Il y a des années je lui ai demandé quel sens ça avait. J'aime bien savoir le pourquoi des choses. Elle a répondu que c'était caractéristique des seins jeunes. Mes seins n'ont apparemment pas vieilli avec moi puisque chaque année elle redit la même chose. Je ne sais pas pourquoi, je ne relève pas.
La gynéco termine son tour d'horizon de ma poitrine et déclare qu'elle ne sent rien du tout. Je psychote, ça devient grave. Je n'arrive pas à savoir si ça me soulage ou me perturbe encore plus. Et là, elle me fait une ordonnance avec une échographie seulement ! Je la regarde avec des yeux ronds. J'ai dû penser tellement fort la dernière fois qu'elle a enfin compris que ce serait le seul moyen de me faire déplacer chez le radiologue.
Étant du genre à hyper penser, je vous fais grâce de mon état d'esprit en sortant de la visite si je ne veux pas vous ennuyer sur trois pages avec les hypothèses échafaudées. Surtout que ce n'est pas fini, et j'aurai le loisir de vous décrire plus tard les scenarii élaborés par mon cerveau éparpillé.
De retour à la maison, je mets tout cela dans un petit coin de ma tête. Dans les jours qui suivent, je travaille sur l'autosuggestion pour dire à mon corps que ce n'est pas forcément utile de péter un câble. Que j'ai bien compris que ce que je venais de vivre depuis plusieurs mois avait nécessairement affecté mon "véhicule"... Nuits sans sommeil, pleurs, perte de poids, fatigue, épuisement, sans parler des vingt années de vie commune qui passent en boucle pour comprendre le pourquoi du comment. Bref ! Je parle à mon corps et ma petite boule disparait.

 Me voilà quelques temps plus tard sujette à une grosse infection qui me contraint à rappeler la gynéco. C'est une vraie manie cette année ! Elle me prescrit illico des médicaments et moi qui suis d'habitude toujours sur le qui-vive en ce qui concerne l'allopathie, je fonce chercher l'ordonnance et les cachets. Seulement, la lecture de la notice me fait un peu frémir : " totalement contre-indiqué en cas de cancer gynécologique hormono-dépendant". Faut-il croire tout ce qui est écrit dans les avertissements ? A chaque fois que je me laisse convaincre par mon médecin de prendre ce genre de remède, la lecture de la fiche me fait passer l'envie et je renonce, préférant me tourner vers des alternatives naturelles. Mais cette fois, je fais taire mon intuition qui crie : non ! pour écouter ma raison qui, malgré sa boule dans la gorge (ça fait pas mal de boules à la fin cette histoire !) me dit : "Arrête tes caprices de petite fille rebelle. Tu souffres (et ça c'est vrai !) et tu as besoin d'être soignée. Sois l'élève docile que tu as été par le passé. Ta gynéco n'est pas débile. Tu l'as vue il y a peu, elle sait le haut risque dans lequel tu évolues, elle ne viendrait pas attiser le feu."
Et à mon corps défendant, je commence le traitement. Mon Gimini Cricket (entendez ma conscience pour ceux qui ne connaîtraient pas Pinocchio) s'égosille et me supplie de téléphoner (encore) à ma spécialiste. Mais la petite fille bien élevée en moi a peur de déranger, et elle ne décroche pas le combiné.

Et la petite boule revient dans les jours qui suivent. Avec la culpabilité. Ce mot ! Je décide d'avoir le cœur net et me voilà chez le radiologue un jour ensoleillé de juin. J'ai une petite robe à bretelles crème avec un imprimé en dentelle bleue. Mes sandales compensées bleu marine sont parfaitement assorties à ma tenue. Je m'arme de patience dans la pièce aveugle où j'attends le médecin, torse nu. C'est un moment que mes amies connaissent toutes. Aucune ne le décrit avec indifférence ou optimisme. On se sent rarement humain à ce moment-là, les bras croisés sur la poitrine qui va être scrutée. La tension est palpable quand le médecin rentre mais il doit y être habitué. Il interroge avec nonchalance jusqu'à ce que j'évoque le mot "boule". Ça fait toujours son effet, le monsieur se fait plus attentif et précautionneux. De fait, il y a comme une tâche blanche pas cool sur l'image à laquelle il donne un petit nom avec un 4 au bout. Je ne tombe pas des nues mais je demande tout de même ce que signifie ce code... Il m'explique brièvement une histoire d'échelle de graduation de 1 à 5 pour évaluer le risque cancéreux. Quelques seaux de larmes plus tard j'avance sur le trottoir dans ma petite robe légère, un peu déboussolée. En colère aussi. Fatiguée. Seule. Immensément seule.
La gynéco m'appelle dans l'après-midi, me revoit, veut m'expédier au centre anti-cancer le plus proche dont le seul nom me donne envie de vomir pour que je me soumette à une biopsie, histoire de mieux connaître la nature de la petite boule. Sait-on jamais !
Pas trop envie de me faire piquer le sein ! Je fais ma râleuse au risque de passer pour une totale irresponsable. Je finis par me laisser convaincre que c'est la meilleure solution. Et je vous dirai pourquoi, plus tard, cet examen était sans doute évitable !

in décodage biologique des maladies. Christian Flèche. Le souffle d'Or

mercredi 1 juillet 2015


Je savais, en achetant "Manderley forever" de Tatiana de Rosnay, que je serais plongée, à la lecture, dans le monde envoûtant de Daphné du Maurier, écrivain secret que j'admire en silence depuis mon adolescence.
J'avais aimé ses livres... Enfin, ceux que j'avais lus : La crique du français, L'auberge de la Jamaïque, Ma cousine Rachel et bien sûr l'incontournable Rebecca.
Prévoyant d'écrire un article pour le blog, je décidai de n'en consulter aucun  concernant cette biographie, pour ne pas être influencée.
Un jour, de passage dans ma ville natale du Mans, j'achetai l'ouvrage. J'avais quand même appris que la traduction initiale de Rebecca avait été amputée de bon nombre de feuillets et qu'une nouvelle édition rendait au texte sa saveur originelle. Je fis donc en même temps l'acquisition de la nouvelle version.

Au moment où j'écris ces lignes, je viens de refermer "Manderley forever". "Rebecca", avec sa couverture incandescente, ses grilles sombres, sa végétation envahissante et son oiseau noir planant dans le ciel rougeoyant, m'attendra encore un peu. Car j'ai envie de vous livrer, comme promis, mes sensations sur le premier livre.

Commencée il y a quelques semaines, la lecture, pourtant prometteuse, avait été interrompue par les aléas de la vie quotidienne, qui me submergent régulièrement. Il faut dire que quand je lis, je suis en totale immersion. Plus rien n'existe autour de moi. Ce qui, quand on gère seul une maison, des enfants, un travail, peut poser quelques soucis d'intendance !
Bref. Il y a quelques jours, je reprends le fil, quelques pages après le début. Daphné est encore toute jeune et Tatiana de Rosnay part, émue, sur les traces de cette enfance en retrouvant les lieux où la petite fille a vécu avec sa famille.

Au fil des pages est dévoilé ce qui éveille sa sensibilité littéraire. Il est question de Béatrix Potter,  d'Emily Brontë...
On découvre un peu plus loin que mademoiselle du Maurier se rongeait les ongles, comme l'effacée madame de Winter, comme moi. C'est un détail, mais grâce aux descriptions de Tatiana de Rosnay sur le physique et le caractère de Daphné on voit ce que l'auteur a mis d'elle dans cette jeune femme timide, empotée, peu sûre d'elle, cette femme sans nom à laquelle beaucoup de lectrices ont pu s'identifier.

Le livre raconte aussi les questionnements de la jeune fille concernant l'écriture. p75 : "Écrire comme eux, aussi bien qu'eux, est-ce possible ?"
Et un peu plus loin p99 : " Bon sang, elle ne sera jamais écrivain si elle ne s'en donne pas les moyens !" p106 :"Elle se décourage. Jamais elle ne parviendra à écrire comme Katherine Mansfield. Et se faire publier un jour ? Impensable." Combien d'apprentis auteurs ont-ils écrit ces mêmes mots dans leurs carnets ? Tatiana de Rosnay les a-t-elle griffonnés aussi ?
Daphné du Maurier a 19 ans quand elle entend ce conseil, donné par un ami romancier :"la seule méthode qui marche, selon lui, c'est la discipline. Une discipline de fer. Il n'y a pas d'autre secret."
Elle en a 23 quand elle décide p170 : "C'est fini, la procrastination."

Après cette première partie qui narre les rouages de son enfance, son adolescence  et la genèse de l'écrivain, Tatiana De Rosnay nous emporte dans l'environnement sauvage qui a inspiré les romans... La Cornouailles, les sentiers, les rochers, la mer, les couleurs changeantes du ciel, les caractères trempés des protagonistes, en prise directe avec une nature à la fois belle et intransigeante. L'amour de Daphné pour cet endroit jaillit sous sa plume. Et la biographe le consigne minutieusement. Parfois, on se demande si cette dernière, elle aussi, connaît les tourments de l'écriture. Ces mots qui tournent cent fois dans la tête, qu'on n'écrit pas, qu'on perd à jamais. Ce tiraillement entre les choses du quotidien, répétitives et nécessaires, indispensables pour être ancré dans la réalité d'une famille à laquelle on n'a pas renoncé, et l'appel de l'écriture, soif inextinguible, besoin cathartique, espace quasi-thérapeutique dans lequel on peut être un et tous, ici et ailleurs et où tout, si l'on y parvient, est possible.

On découvre les inspirations de Daphné du Maurier, ses voyages et ses carnets. On se familiarise avec une personne aux multiples facettes dans laquelle chacun, à un moment ou un autre peut se reconnaître tellement elle est entière et plurielle.
Cette femme amoureuse de la France et de Paris, cette anglaise francophone aux racines sarthoises a fait un long travail de recherche généalogique auquel je suis forcément sensible, moi qui me plonge régulièrement depuis plus de dix ans, dans l'arbre familial, en quête d'éclaircissements.
Au fil des pages, Tatiana de Rosnay décortique le processus créatif, égrène les parutions, puis transcrit les critiques.

couverture de mon exemplaire
Il faudrait ne pas s'attarder trop sur Rebecca. Mais comment faire autrement ? On a pu déjà repérer les éléments d'inspiration, les individus qui donneront un peu de leur substance, ou du moins ce que Daphné en perçoit, aux personnages. Au terme de l'écriture, il y a ce moment où le travail échappe à l'auteur, où l'éditeur, pour vendre, décide de mettre en avant des éléments que Daphné n'aurait pas forcément soulignés. Bien sûr, il s'agit de publicités de 1939 dont moi, jeune lectrice, je n'ai eu aucun écho lorsque je découvre Rebecca dans les années 80. Je n'ai donc pas perçu de romantisme ou d'histoire à l'eau de rose. J'ai instantanément senti le machiavélisme du démon qui se cache derrière l'ange. J'ai vu  le désir de vengeance, les faux-semblants, les ravages que peuvent faire la culture de l'apparence et la bombe à retardement que sont les non-dits. Aussi, quand je lis p 215 : "derrière l'histoire d'une maison d'un homme et de deux femmes, rôde une vérité bien plus ténébreuse, voire dérangeante, celle d'une guerre psychologique fardée de violence feutrée et de sexualité réprimée", me dis-je que j'avais bien compris.
Suivent ces mots :"les critiques n'ont pas jugé nécessaire non plus d'explorer Maxim de Winter, personnage complexe, rongé de l'intérieur" et je me sens soulagée que quelqu'un évoque ce point.
En effet Max ( et je ne choisis pas la contraction par hasard) , en se taisant, en n'étant pas vraiment à l'écoute de sa nouvelle femme et en ne lui fournissant que sommairement les codes de Manderley, est l'artisan majeur du drame qui se joue.
Les non-dits dans lesquels le couple s'enfonce alors poussent la nouvelle madame de Winter vers l'abîme. Maxim de Winter se fait, en gardant le silence, le complice insidieux de Rebecca.
Peu à peu on imagine ses failles, la peur qu'il a de se montrer vrai, lui aussi, un homme qui a joué la comédie et qui est enfermé malgré lui dans le mensonge, condamné, croit-il pour sa survie, au secret.

Après la fiction, retour à la réalité.  La petite histoire se mêle à la grande. Si la première guerre mondiale a été brièvement évoquée, malgré les traces qu'elle a laissées chez les membres de la famille, la seconde est plus présente, avec paradoxalement, la longue absence du mari de la romancière et la façon dont s'organise le quotidien. Le destin en est ébranlé et l'intime de chacun visité.
 Alternant le récit des publications et celui des événements marquants de la vie de l'auteur, Tatiana entraîne finalement son lecteur jusqu'à la vieillesse de Daphné, nous faisant pénétrer au cœur de la vie de cette femme, de ses désirs et de ses contradictions.

Il y a comme une tristesse à s'approcher de la fin. Comme quelque chose qui s'échappe. La mémoire se vrille avec l'âge. L'instinct reste pourtant.  Il faut lâcher avec nostalgie la main de Daphné en tournant la dernière page, et remercier Tatiana de Rosnay pour ce précieux cadeau qu'elle offre à ses lecteurs et ceux de la célèbre romancière anglaise. 


Manderley forever, Tatiana de Rosnay, Albin Michel. Héloïse d'Ormesson.

A noter deux séries de documents photographiques intercalées dans les pages du récit et qui illustrent avec pudeur et justesse les propos de Tatiana.


vendredi 12 juin 2015

Paul MacCartney

Un train. Du soleil. Des bribes de conversation. Tu y vas aussi ? Pelouse, stade, concert...
J'ai choisi une robe à fleurs et des boucles d'oreilles en fine dentelle de métal. J'ai enfilé mes ballerines, celles qui ont vu Jérusalem et la mer morte. Elles sont abîmées et sales, elles ne craignent pas d'être piétinées. J'ai natté mes cheveux et chaussé une paire de lunettes de soleil avec de grands verres noirs à l'esprit sixties. Dans mon sac à franges H&M, j'ai embarqué le minimum. À l'aube, je sortirai dans les rues chaudes de Paris, sentirai les odeurs exacerbées par l'orage annoncé cette nuit et regagnerai ma province. La tête pleine de musique. Le cœur empli de la clameur de la foule. Rassemblement d'humains qui, le temps d'un soir, oublient leurs différences pour se retrouver autour d'un rêve, d'une guitare...



Pas besoin de regarder les panneaux indicateurs. La marée d'individus disciplinés et impatients  se déplace instinctivement vers le gigantesque stade de France. Je marche sous le soleil, exactement. Un léger vent s'engouffre dans les interstices de ma robe légère. C'est délicieusement rafraîchissant. J'observe l'effervescence, je respire les parfums du soir, estivaux. Un brin de nostalgie m'emporte un peu... De cet amour que je portais à un homme qui a choisi de partir et avec lequel j'aurais pu -voulu- partager ces instants. Je descends les marches jusqu'à la pelouse. C'est la première fois que je pénètre dans ce complexe sportif. La fraîcheur monte du sol pourtant  soigneusement recouvert. Commence une longue attente. J'observe les spectateurs. 


Ils vont et viennent. Se lèvent, achètent de la bière. Se déplacent en bande et rient. Certains arborent des tes-shirts d'événements passés. Le nom des Beatles revient beaucoup. Il est plus de 21h quand l'agitation de la foule annonce l'arrivée de la star, confirmée par l'éclairage des projecteurs et écrans géants.


C'est Paul Mac Cartney qui chante pendant un moment. Les airs sont faciles et entraînants. La nuit tombe lentement. Très lentement. Le spectacle lui, s'éveille doucement. Et puis arrive enfin l'âme des quatre garçons dans le vent. Quelques accords de guitare et la foule s'embrase. D'une seule voix, elle accompagne celle, assurée, du chanteur mythique, qui a soufflé (quand même) ses 72 bougies.
Aux tubes entraînants sur lesquels on se déhanche, succèdent des chansons plus calmes, qui font monter les émotions ... Michelle entraîne les gens dans un chant choral. Let it be m'arrache des larmes. John Lennon y est pour quelque chose. Je les oublie en dansant sur Back in USSR. Et tout s'enchaîne jusqu'aux rappels, shows dans le show.

Yesterday... All my troubles seemed so far away...
Now it looks as though they're here to stay
Oh I believe in yesterday...
Les doigts de Paul MacCartney s'agitent sur la guitare. Il est gaucher. Et ne s'est pas plié au diktat des droitiers, il tient son instrument manche à sa droite. Il passe au piano. Est parfois seul sur scène. Quand il revient on a envie que ça ne s'arrête pas. Mais après les drapeaux français et britannique déployés, après les feux d'artifice, une jolie fan sibérienne montée sur le podium et des feux tout court, qui crépitent en rythme  avec la batterie, des milliers de confettis s'envolent et le silence retombe sur le stade en même temps que cette pluie de petits papiers.

Les transports en commun sont bondés... Les dernières correspondances de métro ratées, le service est terminé. Les derniers pas jusqu'au repos se font sous une fine ondée.

Et ce matin, Paris s'étire dans la lumière du soleil revenu. Comme prévu, je marche heureuse vers la gare... Dans mon cœur, j'entends Hey Jude et les la,la,la, lalalala... que moi, nous et les autres avons repris en chœur hier soir ! Mélodies inter-générationnelles entonnées par tous avec  la même ferveur.
Pépite de bonheur captée par mon âme à l'instant d'hier. À savourer, à diffuser.

J'ai un petit air dans la tête... Ça fait : love, love, love...
All you need is love (1968)...
J'ai attendu cette chanson. Je pensais qu'il terminerait par celle-là ! En apothéose. Mais, non.


Alors j'ai arrêté de penser et maintenant, je chante.