dimanche 6 septembre 2015

Rentrée

 Le ciel est sombre et menaçant. La météo prévoit de la pluie. C'est le jour de la rentrée des classes. Les fournitures ont été achetées, les étiquettes collées. On fait l'inventaire du cartable, pour la énième fois. Soigneusement préparés de la veille (bonne résolution qui se perdra bientôt dans le tourbillon brouillon du quotidien) les vêtements choisis pour l'occasion sont enfilés. Sur le chemin de l'école, pourtant tant de fois emprunté, la routine a goût de nouveauté. Je respire chaque foulée, imprime chaque sensation, bois chaque couleur. Après la traversée du boulevard, la main chaude de mon enfant quitte la mienne, comme d'habitude, et nous devisons gaiement en marchant côte à côte. Petits et grands se pressent au portail. Dernières embrassades. Saut dans un inconnu balisé. Éternel recommencement.
La trêve estivale est terminée. Bienvenue sur le blog pour de nouvelles aventures!


samedi 1 août 2015

Angelina Jolie et les autres #4


Je n'ai pas commencé les cartons. Je me sens comme une coquille vide. Je ne sais pas où je vais habiter en août, je ne sais pas si mon mari l'est toujours ou plus, je ne sais pas ce qui va se dire le 27 juin chez le professeur avec mes résultats de biopsie. Dix jours, c'est court et long à la fois. Le moment venu, je me cale dans le siège passager de la voiture et me laisse emmener. On échange doucement, avec une complicité mise à mal mais toujours présente, et bien que dans quelques jours, nous soyons convoqués au tribunal pour officialiser une séparation qui n'y ressemble pas. Je ne sais pas de quel côté est la mascarade, ni où se situe la vérité. Je me sens en sécurité à côté de lui. Il est là. Aujourd'hui.
Je longe à nouveau les murs assez déprimants de ce ghetto à cancéreux. J'ai du mal à trouver ma respiration. Je me sens asphyxiée. Nous nous asseyons docilement à côté d'autres couples. Le silence est éloquent. Nous devisons à voix basse, imaginant l'âge et le physique du médecin que l'on doit voir, établissant des paris sur le retard qu'il aura pris sur l'horaire du rendez-vous. Tout va très vite. Je me trouve finalement, à peine une demi-heure après notre arrivée, assise à un bureau, mon mari à ma droite, un grand bonhomme d'une quarantaine d'années, un peu rondouillard et souriant face à moi, et en retrait, sur un tabouret derrière le chirurgien, un jeune et bel interne en chirurgie plastique.
Les premiers mots que le professeur prononce très gentiment sont pour me demander ce que je sais. Il tâte le terrain avant d'envoyer son scud. C'est mieux que de le tirer directement mais j'ai déjà la réponse à ma question. J'expose brièvement ma position. Je vois à peu près de quoi il retourne, j'évoque ma mère et ma sœur, en fille rodée à l'exercice. Sauf que jusqu'à présent, ce n'est pas moi qui étais devant l'examinateur...
En guise d'introduction, le monsieur annonce donc que j'ai un cancer mais dans mon malheur, j'ai de la chance car il est au grade I, donc pas très violent, et que en l'état je n'aurai ni radiothérapie ni chimiothérapie. Je ne sais pas pourquoi, mais je respire mieux tout à coup. A confirmer par l'analyse qui sera pratiquée lors de l'ablation, bien sûr.
- Étant donnée votre très petite poitrine, cela me semble difficile de n'enlever que la tumeur. Ça va trop déformer votre sein, il faut faire une mastectomie totale.
Ben voyons mon coco, allez hop c'est parti et que je te découpe une mamelle. Et une de plus !
Les infos se télescopent dans mon cerveau...
-Attendez, il n'y a pas d'autre solution ? Vous me dites que je n'ai pas un truc grave et vous voulez m'enlever tout le sein ?
Il rebondit à juste titre sur le fait que l'on ne sait pas si je suis porteuse de la mutation BRCA2. Le cas échéant, le protocole est une mastectomie totale et il y a même indication d'ablation préventive de l'autre sein. Ce, bien qu'on ne puisse pas déterminer si mon affection relève de l'expression du gène ou d'un accident sporadique.
Angelina Jolie a  fait du bon boulot en annonçant l'intervention prophylactique qu'elle a subie pour se protéger des risques inhérents à sa mutation BRCA1. La question n'est pas de savoir si elle a eu raison ou tort de poser ce geste, mais simplement, elle a permis d'informer des millions de femmes que c'était une alternative. Or, jusqu'ici, bien que ma poitrine m'ait affreusement complexée depuis des années, que j'avais, pendant un temps, imaginé avoir recours à la chirurgie esthétique pour pallier cette "aplasie" et que ma gynéco était donc parfaitement au courant de ces réflexions, ce chemin ne m'avait jamais été proposé pour m'inciter à faire le test de dépistage du BRCA2. Qu'aurais-je fait ? Nul ne le sait, moi la première. Si on m'avait servi un autre discours que celui des mammographies à répétitions, si on m'avait donné l’information sur cette intervention, certes lourde de conséquences en terme de sensibilité mais qui m'aurait par ailleurs apporté une transformation physique utile à mon estime et aurait levé l'épée de Damoclès que je sentais au dessus de ma tête depuis tant d'années, aurais-je réfléchi à deux fois ?
Inutile de tergiverser, il est désormais trop tard pour se poser la question. Bien d'autres surgissent de toute façon.
Le chirurgien propose l'anamnèse et commence à me questionner. Lorsqu'il apprend que j'exerce le métier d'orthophoniste, il s'esclaffe, se vengeant sans doute de ses frustrations enfantines :
-Ah, l'orthophonie, j'en ai fait... Et combien de fois j'ai entendu que je n'arriverais à rien ! Voyez où j'en suis maintenant !
En même temps qu'il bombe le torse, je résiste à l'envie de me faire toute petite, de me justifier à la place des autres. Je le laisse cracher son venin, puis, impassible, lui signifie que je n'étais pas sa thérapeute et attend qu'on en revienne à moi. Ce qui n'est pas forcément une partie de plaisir puisque je dois inventorier la longue série des cancers familiaux  étalés sur les trois dernières générations, et ce, avec tous les détails dont j'ai connaissance. Énumération éprouvante s'il en est. Stoïque, je raconte pendant qu'il rédige scrupuleusement. 
Les patientes suivantes doivent me maudire. Le rendez-vous s'étire. J'accepte de me soumettre à la prise de sang qui déterminera si je suis porteuse de la mutation. Étant données les circonstances, je ne vois pas l'intérêt de la refuser plus longtemps. Il passe des coups de fil très efficaces afin que les analyses soient effectuées rapidement. Le délai dans ce genre de situation est normalement de plusieurs mois. Or, je peux disposer assez rapidement des données de ma sœur notamment, qui permettent d'accélérer le processus. Par ailleurs, le professeur fait des pieds et des mains pour obtenir les résultats avant l'intervention. Ce qui me semble également judicieux. 
La discussion revient alors sur le geste chirurgical. Avec une bonhommie déplacée, le professionnel me rappelle qu'il compte pratiquer une ablation totale. Puis, dans un deuxième temps, après les potentiels traitements annexes (il n'a pas dit tout à l'heure pas de chimio, pas de rayons ?), il me reconstruira le sein, je verrai, ils font des trucs formidables.
Hep, hep, hep ! Non... Je suis submergée par les images de cicatrices, d'un buste exempt de renflement et cela m'insupporte. Je suis à deux doigts de tourner de l’œil. J'ai aussi souvenir du récit pudique de ma petite sœur qui me racontait son expérience après que le chirurgien lui ait promis monts et merveilles. Une peau pas assez élastique, une intervention douloureuse, et les engagements qui partent en fumée sur un corps à se ré-approprier... Je me méfie des belles paroles. 
Depuis plusieurs semaines, je surfe sur internet. J'évite soigneusement les forums pour ne cibler que les publications scientifiques ou les sites des grands centres. J'étudie les techniques pratiquées.
J'apprendrai plus tard que ma démarche fait de moi ce qu'on appelle un patient expert... Et je vais très vite me rendre compte que mon chirurgien n'aime pas ça. Pas ça du tout !
-Je veux une reconstruction immédiate.
-Ce n'est pas le protocole.
-Il y a une contre-indication particulière ?
-Ce n'est pas notre protocole. Nous, on enlève tout. Et dans un deuxième temps on reconstruit. Moi je suis là pour vous sauver la vie !
-Mais dans la mesure où psychologiquement c'est impensable pour moi de procéder comme ça et que médicalement, ce n'est pas contre-indiqué, pourquoi ne pas faire de reconstruction immédiate ? Moi je ne me laisse pas enlever le sein comme ça !
- Si finalement on doit faire une radiothérapie, le traitement abîmerait a prothèse. Donc on traite d'abord et on reconstruit après.
Devant mon air renfrogné il ajoute :
-Je ne vous comprends pas. Les femmes, ce qu'elle veulent, quand elles savent qu'elles ont un cancer, c'est qu'on leur enlève le plus vite possible, et tout !
-Ben, faut croire que je ne suis pas "les femmes" !
-Écoutez, je pars en congés et je reviens le premier août. D'ici là, on aura les résultats de la prise de sang que vous faites aujourd'hui. Je vous ai calé un rendez-vous avec l'onco-généticienne [Ah ! Ça y est ! On y arrive ! Youpi pour ma gynéco !] tout à l'heure. Je vais vous prescrire le bilan d'extension... De toute façon vous avez un cancer peu agressif, ça peut attendre mon retour.
-Qu'est ce que c'est ça, le bilan d'extension ?
-Le protocole : IRM mammaire, radio des poumons, des ovaires et scintigraphie osseuse.
-Scintigraphie osseuse ??? Je rêve !
Suis-je totalement inconsciente ou eux, paralysés par la peur de passer à côté de quelque chose, blindent-ils leur affaire pour se protéger ?
Je me calme. On n'y est pas, et en tant qu'individu, je dois pouvoir garder mon libre-arbitre !
Il ne relève pas. Vient ensuite la case : torse nu ! Le professeur fait s'approcher l'interne. Je demande à quoi sert sa présence puisqu'il n'est pas question de reconstruction immédiate. Le ponte bougonne qu'il faut bien que son jeune apprenti voie des choses. Il a le nez sur mon sein gauche qu'il barbouille de feutre bleu, en fournissant des explications sur comment il va enlever et qui me portent au cœur. La perspective de n'avoir qu'une cicatrice à la place de ma poitrine me vrille le ventre. C'est impossible. Impossible. Impossible. J'en ai lu articles depuis des décennies. Je sais exactement ce que je suis prête à endurer ou pas. Et ça, c'est au dessus de mes forces. A l'opposé des nombreux témoignages ou études qui prétendent que psychologiquement les femmes ayant choisi une reconstruction immédiate ont du mal à s'approprier leur nouveau corps, le deuil du sein n'ayant pas été fait, je sens, au plus profond de moi, que c'est au contraire ma planche de salut. Dans la vie, mon indécision pathologique me joue souvent des tours. Mais là, je ne tergiverse en aucun cas.
Je garde la tête haute et me rhabille fièrement. Je ne me démonte pas. Je ne suis pas abattue. Je sens qu'un bras de fer s'annonce car je n'accepterai pas que le corps médical dispose du mien comme bon lui semble. 
Je redis au professeur ma réticence quant à la prise en charge qu'il me propose et mon souhait d'aller consulter ailleurs. Il sourit. Dit oui, oui, vous avez raison. Me serre la main chaleureusement, salue mon mari, et nous voilà dehors.
La journée n'est pas finie et je reste seule tandis que mon mari repart au travail. Après la prise de sang, je vais m'installer dans le couloir près de la consultation d'onco-génétique.
  Ma petite sœur, qu'il faut bien prévenir, me confie sa détresse face à cette annonce. Comme si ce qui nous prenait à la gorge, quand une personne qu'on aime  se trouve confrontée à la maladie, relevait d'une impuissance absolue et douloureuse. Je suis touchée par sa compassion, elle qui a affronté bien pire, et qui continue de déjouer le crabe, avec force chimio.
 Dans le bureau impersonnel de l'hôpital, je dois à nouveau dérouler tout l'historique familial et je répète à la virgule près, de manière complètement incrédule, le scénario vécu il y a quelques petites heures avec le chirurgien. Pourquoi m'infliger ça ?  J'ai juste l'impression de m'enfoncer un peu plus dans une spirale sans fond. Dans ma solitude, je considère néanmoins ma chance inouïe d'avoir été épargnée par une urgence qui ne m'aurait pas permis d'exprimer mon  point de vue. Je vais pouvoir explorer, comparer et décider. Pour mon corps, pour moi, ça n'a pas de prix ! Tant d'autres femmes n'ont pas eu le choix.

lundi 27 juillet 2015

Vice-versa

La bande-annonce du film d'animation vice-versa était alléchante ! L'idée de faire entrer les neurosciences dans un dessin animé : Quel exploit ! Je me réjouissais...
L'interaction entre les personnages, les regards, les silences et ce que tout cela engendre dans le cerveau, cela me paraissait très bien vu. 
Or, l'extrait choisi pour inciter à entrer dans une salle obscure n'a rien à voir avec la réalité du film. C'est  le seul moment où les sentiments des uns sont confrontées à ceux des autres. Le seul ! Le reste du temps, on a affaire aux tribulations des émotions dans le cerveau de Riley. Elle gèrent, certes avec beaucoup de pertinence et d'humour, des situations internes ou externes face auxquelles chaque individu a pu être confronté dans sa vie.
Pour les plus jeunes, l'histoire vécue au premier degré me paraît un peu légère.
J'ai aimé néanmoins le parcours de Joie, cette boule d'énergie, optimiste à en être agaçante parfois, qui parvient à lâcher son omniscience au fil des événements. Devant le cataclysme "provoqué" par Tristesse, elle se met tout d'abord des œillères, avant de découvrir, au fil des minutes, l'importance des autres émotions qui l'entourent, et la nécessité de la pluralité. La mémoire et la personnalité se construisent aussi avec les événements qui provoquent peine, dégoût, colère et j'en passe.
Nier la tristesse ne résout pas les conflits. S'enfermer dedans non plus. Voilà ce que j'ai retenu finalement du film, assez déculpabilisant pour les personnes qui, comme moi, ne parviennent pas à être optimistes 100% du temps mais qui n'en sont pas moins heureuses de vivre pour autant.

dimanche 26 juillet 2015

Citation.



"En tout cas, je devais préserver ce qu'il y a de plus estimable en moi : mon goût de la liberté, mon amour de la vie, ma curiosité, ma volonté d'écrire."

Simone de Beauvoir. Mémoires d'une jeune fille rangée.1958



Mon exemplaire des mémoires est dans un carton..
 Voilà pourquoi j'ai choisi de montrer un autre ouvrage,
 non moins pertinent !

samedi 25 juillet 2015

Tour Eiffel.

Paris le 14 juillet.




Une foule compacte se dirige vers le Champ de Mars où l'on attend environ 500000 spectateurs. Les tenanciers de brasserie et commerces divers ont flairé le filon et des échoppes éphémères vendent des sandwiches à tire-larigot. Une fragile ligne de policiers tente de vérifier qu'aucune bouteille en verre n'entre sur le site. Cordon bien inefficace dont l'effectif, trop faible, et l'organisation, inexistante, ne peuvent contenir la marée humaine qui déboule, pressée de trouver un coin de pelouse pour assister, aux première loges, au concert et au feu d'artifice. Avec des heures d'avance, les petites fourmis ont envahi l'espace. Les moins prévoyants, arrivés plus tard, cherchent les trous, comblent les allées, déclenchant des bousculades et des piétinements. Certains, philosophes, prennent leur mal en patience, d'autres s'échauffent un peu. Des petits resquilleurs se frayent un chemin, proposant des boissons. Tous se tassent finalement les uns contre les autres.

Stéphane Bern, juché sur une estrade commente visiblement pour l'émission de télévision qui retransmet l'événement. Quand enfin les premières notes retentissent après son intervention, c'est un peu la surprise. On dirait que le plein air aspire la musique vers le haut. Les imposantes enceintes disposées de part et d'autre des spectateurs ne parviennent pas à restituer l'émotion à laquelle on s'attendait. Carmina Burana résonne pourtant avec plaisir à mes oreilles, d'autant que l'extrait choisi fait chanter le chœur des enfants (inaudible sur Champ de Mars), cher à mon souvenir. Quel plaisir d'écouter aussi "Over the rainbow", l'intemporelle chanson de Dorothy dans le Magicien d'Oz. Verdi n'est pas en reste, Bernstein entre dans la danse et finalement, c'est la Marseillaise que la foule, se levant, reprend à l'unisson. Je me déplie avec l'espoir d'une sensation intense à l'idée d'entendre autant de monde chanter d'une seule voix. Je me dis que la protection policière, purement symbolique, n'aurait pu empêcher un fou de se glisser parmi nous et de faire des dégâts. Je songe à ce jour de janvier où l'horreur a pris le nom de Charlie Hebdo. J'entends gronder l'intégrisme assassin, dans un moyen orient pas si lointain. Je me dis qu'être tous ensemble ici, c'est ce que nous pouvons faire de mieux pour la liberté. Alors, même si l'émotion est absente car je distingue à peine le chant de mes voisins, je participe à la ferveur, que, Dieu merci, les téléspectateurs, devant leur petit écran, ont ressentie.

photo Céline Garcia
Vient ensuite le spectacle pyrotechnique qui enflamme et envoûte la Dame de Fer. Vivaldi côtoie Adèle dans un scintillement éblouissant de quarante minutes au cours desquelles Paris veut montrer au monde qu'elle mérite les jeux olympiques de 2024. Parfois à la limite du prosélytisme, le multiculturalisme est porté aux nues mais, indulgent, on se laisse porter par les effets de lumière qui nous propulsent dans la magie de l'enfance et des feux d'artifice.

Il est temps de quitter les lieux. Le mouvement compact des participants ne crée pas de désordre. Il fait doux ce soir dans la capitale. Les piétons ont envahi les artères et les véhicules à moteur se font rares. Flottement irréel. Le retour est épique, avec des stations de métro condamnées, des trains bondés et des demi-tours pour déjouer le débordement d'humains regagnant leurs pénates. Le sourire aux lèvres, car les situations inhabituelles sont toujours un moment excitant, je croise le regard lointain et un peu perdu d'Eva Darlan, toute de noir vêtue, crinière rousse encore flamboyante, visage familier et pourtant anonyme, qui revient elle aussi, à n'en pas douter, de la fête.

dimanche 19 juillet 2015

Ma séance de bodypainting

Read this post in English at the bottom of the page. Special thanks to Jessica for the translation.





Après avoir longuement réfléchi, j'ai choisi de ne pas laisser interférer mon propre ressenti sur le bodypainting dans le récit que j'ai fait du parcours de Marina. Je ne peux néanmoins pas faire silence sur l'expérience que j'ai vécue, tandis qu'elle peignait et que nous parlions.
Comme je l'ai écrit dans le précédent article, et avec un peu d'avance sur la suite d' "Angelina Jolie... et les autres",  je confiais à l'artiste mon espace intime, lieu de déchirure, de deuil et de douleur mais aussi d'espoir, de reconstruction, de terrain lentement reconquis sur la vie et les sens.
Après avoir dépassé la pudeur qui retient toujours un peu le geste, l'appréhension tombe et je me montre sans fard. Dans les yeux de Marina, je ne vois pas les cicatrices. Je ne perçois que le tableau qu'elle imagine. Le premier coup d'éponge me surprend toutefois. Je me sens barbouillée. Au sens propre. Après les chirurgiens et les infirmières, c'est à la peintre que je confie mon buste, cette fois pourtant de mon plein gré. Je retiens mon souffle.

Le dernier fil de la dernière intervention s'est résorbé il y a quelques jours à peine et la peau est rosacée à l'endroit où le bistouri est passé. Heureusement, Marina, que j'ai encouragée à se raconter, parle, étonnée elle-même de son propre flux de paroles. Chacune de nous se prête à quelque chose de totalement inédit, ce qui scelle la complicité de l'instant. Le vert et le bleu se mélangent, le blanc se pose par touches. Je vois le pinceau se déplacer. Parfois, j'ai presque la sensation agréable des poils légers de l'outil  sur ma peau, mais c'est fugace... C'est comme si mes yeux transmettaient l'information à mon cerveau, qui, se remémorant la sensibilité de cette zone-là, me donnait un petit aperçu en lot de consolation... Impression étrange de carton pâte ! N'y penser pas.
Le travail est long. Il fait terriblement chaud. On a la chance que je ne transpire pas. Marina est penchée sur son ouvrage, recule, revient. Je la laisse modeler un nouveau et éphémère visage à mes seins. Je vois apparaître des bulles. Air neuf à respirer... 
Plusieurs heures de minutie et de patience plus tard, le résultat est là !
Algues, eau, ciel... une sirène timide cherche à sortir de sa tanière sous-marine. Elle a envie de chanter, danser, voler, essayer...

C'est le moment de la séance photo. Poser, s'exposer, lâcher. Marina guide et suggère.




Je m'inquiète déjà de la tenue du dessin... Il est décidé de le garder jusqu'au lendemain après application du fixateur et il est convenu d'un nouveau défi : sortir dans la rue, vêtue, sur mon jean, d'une simple tunique en dentelle.

Après une courte nuit, juchée sur mes talons pailletés, je descends, dans l'air encore frais du matin, à peine couverte par une étoffe blanche dont les mailles très lâches laissent deviner la peinture sur ma peau nue.
Mon cœur palpite de cette bravade adolescente qui me fait pourtant me sentir tellement vivante, tellement invincible. Quelque chose explose dans ma poitrine qui ressemble à un morceau de bonheur, capté là, comme ça. Je me tiens droite et tente d'oublier, malgré la douce brise qui caresse mes seins bleutés, que je ne porte rien d'autre que les couleurs de l'espoir. En fait je n'oublie pas. Je suis fière d'oser. Je me rends compte que ça ne fait pas mal, pas honte. Je le sais pourtant. Pourquoi faut-il que la vie doive me le rappeler parfois avec tant de rudesse ? 
Une voiture passe, une vitre se baisse, un compliment jaillit... et je souris.
Je marche seule...
Vers mon destin. Je le veux aussi libre qui soit, rempli d'amours possibles, de réalisation de rêves, de paix et de sérénité... et d'un grain de fantaisie.





Merci à Marina...
www.facebook.com/TohuBohuHappyFacePainting
tohubohumaquillage@hotmail.fr 




My body painting experience


After much thought, I chose not to allow my own thoughts and emotions on my body painting experience seep into my account of Marina’s personal journey. Yet I cannot remain silent about the time we spent together; us chatting, her painting. As mentioned in my previous article, and as I will touch on in the follow up to “Angelina Jolie... et les autres”, I trusted this artist with one of the most intimate areas of my body; an area which has suffered great pain, destruction and mourning, yet which is also full of hope of being rebuilt, slowly regaining sensation and feeling.

After the initial awkwardness, all nervousness fades and I reveal my naked body. In Marina’s eyes, I do not see my scars. All I see is the painting she has in her mind. The first stroke of the sponge surprises me. I feel smeared. Literally. After the surgeons and nurses, it’s with a painter to whom I entrust my breasts, yet this time of my own accord. I hold my breath.

The final stitch from the last operation dissolved just a few days ago and my skin is red where the scalpel sliced its way through. Fortunately, Marina, who I encourage to speak, surprises herself with a steady flow of conversation. We both prepare ourselves for something out of the ordinary, which seals the complicity of the moment. Green and blue combine, with white accents here and there. I see the brush move. Sometimes, the feathery brush strokes on my skin are almost pleasant, although it is fleeting...it’s as if my eyes are transmitting information to my brain which, recalling the sensitivity of this area, gives me a small insight into my consolation prize...a strange cardboard-like feeling. I try not to think about it.

Marina’s task is no short affair, and it’s incredibly hot outside. I’m lucky that I don’t sweat much. Marina leans into her work, takes a couple of steps back, then returns. I allow her to give my breasts a new, temporary appearance. I see bubbles starting to appear. Fresh air to breathe...
After several hours of meticulous work and patience, her work is complete!

Seaweed, water, sky...a shy mermaid seeks to leave her underwater lair. She wants to sing, dance, fly, live her life...
It’s now time for the photoshoot. Pose, expose oneself, let go. Marina guides me and gives suggestions.


I’m immediately concerned about the staying-power of Marina’s artwork....I decide to wear it until the next day and she applies a fixing agent to ensure it stays put. I agree to another challenge: go out in public wearing only a pair of denim jeans and a simple lace tunic.

After a sleepless night, I step outside into the fresh morning air in a pair of sequin heels, my skin barely covered thanks to a loose, sheer fabric which subtly reveals a glimpse of Marina’s artwork on my naked body.

My heart beats wildly thanks to this newfound adolescent bravado which makes me feel so alive, almost invincible. In that moment, something in my chest explodes, happiness radiates from within. I stand tall with my head held high, despite the gentle breeze that caresses my blue breasts; I wear little but the colours of hope. I’ll never forget. I’m proud to be bold. I realise that it doesn’t hurt and I’m not ashamed. But I know. Why must life remind us of the harshness we have endured?
A car drives past, the window winds down and a yell of appreciation ensues. I smile. I walk alone...

Towards my destiny. I want to be free as a bird, live a life filled with future lovers, make my dreams reality, find peace and be serene...something out of this world.

 translated by Jessica Rose March

 

Angelina Jolie et les autres #3

Il fait une chaleur terrible, alors que nous roulons vers Dijon et le fameux centre Leclerc (comme si on allait faire des courses) ! Je conduis, mais je ne suis pas seule. Mon mari est avec moi. Je suis tétanisée. J'y vais à reculons. A l'entrée, le gardien de la barrière exige, pour l'ouvrir, un papier bleu que je ne possède pas. C'est agaçant ! Je dois expliquer que c'est la première fois que je viens et que je n'ai pas obtenu par téléphone en prenant rendez-vous le carton qu'il me réclame (on n'est pas non plus au pince-fesses de l'ambassadeur !). Il consent à me laisser passer en me demandant de penser à présenter le précieux sésame la prochaine fois. Je rétorque vertement que j'espère qu'il n'y aura pas de prochaine fois, même si au fond, je sais qu'hélas, il y en aura une et même plusieurs.
Après des aléas administratifs -il ne faut pas dépasser la ligne, répéter son identité, longer des couloirs et suivre des flèches- nous parvenons au sous-sol où doit avoir lieu la biopsie. La blouse blanche qui vient me chercher interdit à mon mari de m'accompagner malgré ma panique visible. Enfermée dans un petit box je dois exposer les raisons de ma présence à une manipulatrice radio. J'ai le malheur de prononcer BRCA2. Ça s'agite. Je dois, torse nu cette fois, affronter le médecin qui revient avec la dame et résume la situation en concluant inquiet: "Vous avez la mutation génétique..." Ils ont l'air encore plus paniqué que moi. Mais vont-ils arrêter de m'agresser avec ça ?
J'apprends déconfite que je vais devoir passer à la mammographie. Je dois me contorsionner et je souffre le martyre tandis que la blouse qui s'occupe de moi me bouscule et me demande d'une part de me tenir droite et d'autre part si j'ai un torticolis -j'ai un bras écarté, la tête tournée, mon œuf au plat écrasé entre ses plaques en plexi : je rêve !!!
Alors, ce qu'il faut savoir, c'est que la mammo, c'est une partie de plaisir à côté de ce qui se passe après. On m'allonge sur une table, on me badigeonne le sein de Bétadine et on me pose un champ stérile tout ça en m'expliquant qu'il va y avoir quatre piqûres qui vont faire comme une petite décharge de pistolet mais que ça ne fait pas mal. Ben voyons ! La douleur m'arrache un cri et mes paupières se mouillent. C'est juste inhumain. Mais il s'est enfoncé son aiguille dans le sein le connard qui ose me dire que c'est indolore ? L'examen se fait sous échographie et les ponctions me semblent interminables. Je termine en larmes dans l'indifférence quasi absolue. Seule une petite dame a proposé d'aller chercher mon mari qui attend, impuissant, les bras ballants dans un coin de la pièce. Je ne ressemble à rien avec mon sein tuméfié, en petite culotte sur la table. A part inspirer de la pitié à cet homme qui ne veut plus trop de moi, que puis-je bien espérer ? Je me sens finalement pathétique et humiliée.
Je demande son avis à l'échographe concernant la nature potentiellement cancéreuse de la lésion. Il ne se prononce pas mais dit catégoriquement  que vu la grosseur, il faut quoiqu'il en soit supprimer cette image !
Supprimer cette image ?
Il parle de mon sein là ? Au secours Hippocrate ! Mais d'où sort ce genre d'humain qui prétend avoir le pouvoir de guérison sur un autre genre d'humain sans être capable d'être humain ??
L'image, comme il dit, c'est un morceau de moi qui se manifeste. Et si c'est de toute façon trop gros et qu'il faut opérer, alors pourquoi m'infliger cette biopsie ? Pourquoi ne pas enlever, puisqu'il n'y a visiblement pas d'alternative, et effectuer les analyses ensuite ? Cela économiserait de l'argent, du temps, de l'énergie et de l'angoisse... Je suis consternée. Pourquoi, donc?
Tombe la réponse leitmotiv que je vais entendre des dizaines de fois dans les semaines qui vont suivre :
"C'est le protocole !"
Je me retiens de hurler : "Tu sais ce que j'en fais de ton protocole ? Moi, je ne suis pas un numéro ! Comment font les autres ? Ils se laissent faire comme des moutons ? Je sens la révolte gronder en moi ! "
 Mais je me tais, avec mon pansement sur le sein. Je vais docilement récupérer mon carton bleu au secrétariat et on me donne directement rendez-vous avec un chirurgien dix jours plus tard.
Du voyage de retour, je ne me souviens pas. Tout juste que la chaleur est écrasante et que je dépose l'homme de ma vie d'avant à son bureau, tandis que je rentre seule dans la maison qu'il a désertée. Les larmes coulent sur mon visage. Les enfants sont au bord de la piscine. Je n'ai pas le droit de me baigner. Ils me réclament de les rejoindre. Jamais je ne leur ai menti. Je ne sais pas faire. Mais je ne peux ni ne veux rien leur dire pour le moment. J'essaye de noyer le poisson en ravalant mes sanglots. 


J'en veux tellement à leur père de me laisser me dépatouiller seule de tout cela. Je dis très doucement que j'ai une petite blessure et qu'il m'est interdit d'aller dans l'eau. Les enfants ne se contentent pas d'une explication aussi évasive, mais, voyant mon air rassurant masquer mon désarroi, ils n'insistent pas. Je reste à les observer, assise sur la margelle, les pieds dans l'eau. Je profite de ces instants magiques, de la fraîcheur des éclaboussures. Chaque minute passée à cet endroit de la maison a été un moment d'éblouissement pour moi. J'avais accepté la piscine à condition de ne pas avoir à gérer la maintenance. Bien évidemment, les conditions n'avaient finalement pas été remplies, ce qui me faisait râler, mais à aucun moment je ne suis passée à côté du bassin blasée ou découragée. Chaque baignade, chaque reflet de l'eau verte sur le mur en pierre, chaque rire d'enfant, chaque rayon de soleil sur ma peau nue a été comme un luxe auquel j'ai goûté intensément, ne sachant pas combien de temps il durerait. Et le temps était désormais compté puisque, la maison vendue, les lieux devaient être débarrassés à la fin du mois de juillet.
J'ai mal. C'est comme si la tumeur, à l'intérieur, s'insurgeait d'avoir été dérangée. Tout à coup, la voilà qui durcit et grossit. Je n'ai pas vraiment peur. Je suis juste fatiguée.
Deux jours plus tard, c'est une date importante, un anniversaire de mariage. Vingt ans. J'ai pris il y a fort longtemps un billet pour assister au concert de Marc Lavoine au Zénith à Dijon. L'achat date d'une période où il semblait que l'histoire entre mon homme et moi était définitivement close (mais comment termine-t-on une histoire si longue qui n'était pas censée avoir de fin ?). J'avais pensé que ce divertissement serait un bon exutoire. Quand contre toute attente les choses s'étaient un peu arrangées, j'avais prévenu, un peu brutale peut-être (mais j'avais tant souffert), que je ne changeais pas mes projets. J'avais toutefois suggéré un autre moment à deux pour célébrer l'événement, aussi fragile que la porcelaine qui le symbolise.
A mes copines, toutes guillerettes, je ne dis rien, même quand elles me suggèrent qu'on utilise ma voiture pour le co-voiturage alors que j'aurais bien aimer me laisser conduire. Les nuits sans sommeil grignotent ma force de vie. Dans la salle de spectacle, c'est l'ébullition. Nos places sont assez éloignées de la scène. Mais après quelques refrains et les réprimandes des agents de sécurité, ces derniers sont débordés par la foule qui se rue au pied du chanteur.
L'envie d'être au cœur de l'action prend le dessus sur ma douleur, les basses qui résonnent dans ma poitrine et la crainte d'être bousculée. Et, les yeux dans ses yeux révolver (ou presque) je chante à pleins poumons ! Ce qui est pris n'est plus à prendre...