mercredi 2 octobre 2024

Le rêve du pêcheur


Embouchure d’un fleuve africain avec l’Atlantique, en un temps qui n’est pas formulé, tant les pratiques y sont ancestrales. Le Pêcheur a cinq ans lorsque la pirogue vide de son père parti en mer vient se fracasser sur le rivage, quelques jours après une tempête. Sa mère confie l’orphelin à un oncle, se remarie et part vivre loin de l’océan. Le Pêcheur grandit entouré d’une multitude de cousins. Un jour, lui aussi monte dans une pirogue, apprend à réparer les filets, rapporte le produit de sa pêche pour faire vivre la famille qu’il fonde avec l’impétueuse Yelena. Sa première fille porte le prénom de sa mère, Dorothée. La deuxième, Myriam, complète un joli tableau de famille. Le jour où une compagnie forestière s’installe sur la côte et propose de nouvelles règles, les perspectives de chacun sont remises en question. Sans transition, nous voilà sur les Champs Élysées battus par une pluie de janvier, des années plus tard, a priori. Une femme se penche vers un type assis par terre à côté de cadavres de bouteilles et lui tend sa carte de psychiatre, spécialisée dans les addictions. Elle s’est méprise. L’homme, lui-même psychologue, s’est échoué là où quelques semaines plus tôt, un SDF est mort dans l’indifférence. Effondré sur l’asphalte, il est presque anéanti, loin du Cameroun, de Douala, et plus précisément de New-Bell, le quartier pauvre où il a grandi. Il s’est exilé, laissant tout derrière lui sans retour possible. Il est seul et anonyme.
Lauréat du Prix Albert Bichot 2024, Le rêve du pêcheur mêle deux récits de vie. Celui de Yalana, son mari et leurs filles, puis celui de Zachary. Ces deux histoires d’abord bien distinctes finissent par s’entrelacer avant de se rejoindre comme le fleuve et l’océan, dans le tumulte et la beauté. On est très vite happé par les mots de Hemley Boum. Elle décrit les drames avec pudeur mais sans détour. Elle nous entraîne dans les couleurs, les coutumes, le parler de Campo et de Douala. Par la bouche de son narrateur, elle expose le déracinement, la culpabilité, la souffrance. La construction d’une nouvelle vie peut-elle se faire sans fondations ? Elle décrit comment, parfois, les événements échappent à tout contrôle. Les péripéties chahutent les personnages, ici et là-bas, comme dans un écho universel, entre rêve, abandon, silence et malentendus. Y a-t-il un prix à payer pour s’élever, s’intégrer ? Quel est le sens profond de tout cela ? L’intrigue réserve de belles surprises et le développement d’un point de vue inattendu offre une réflexion nouvelle et salvatrice. Au-delà de raconter avec une intensité communicative les sensations, les douleurs et les vibrations des êtres, au Cameroun et en France, l’écrivaine confronte avec finesse le lecteur aux croyances limitantes, aborde judicieusement la question de la transmission et délivre, grâce à une fin magnifique, un puissant message. L’envoutement est total.


Le rêve du pêcheur. Hemley Boum. Editions Gallimard. 21,50 €.